Tocqueville : Penseur et acteur de la démocratie

11 July 2022

** Cette recension est la troisième d’une série de quatre critiques de la nouvelle biographie d’Alexis de Tocqueville de l’historien Olivier Zunz. La semaine dernière nous avons publié la recension de Baptiste Gauthey: “Voyage dans les arcanes de la pensée Tocquevillienne”, ainsi que celle de Jeremy Jennings “The Limits of Tocqueville’s Understanding”

Suite à la publication de la quatrième critique, Olivier Zunz donnera sa réponse.**

Alexis de Tocqueville nous apparaît d’abord comme un penseur politique, connu surtout pour ses observations sur la démocratie américaine. Mais il chercha aussi toute sa vie à réconcilier le monde des idées avec l’expérience concrète du pouvoir. Si sa carrière politique, entamée en 1837, s’avéra à bien des égards un échec, elle contribua pour beaucoup à redéfinir ses idées, donnant plus de relief à sa vision de la démocratie.

Saisir la relation complexe entre Tocqueville, penseur critique, et Tocqueville, homme politique, n’est pas chose aisée pour l’historien. Olivier Zunz, dans cette nouvelle biographie, réalise le pari avec succès. En juxtaposant la vie et l’œuvre d’un des plus grands libéraux français, Olivier Zunz donne à voir un homme qui, avant ses contemporains, « comprit la démocratie », et essaya sans relâche d’incorporer sa pensée au service des grandes causes de son époque, et ce au prix de douloureuses frustrations. Ce faisant, Olivier Zunz aborde aussi implicitement la question, toujours d’actualité, du rôle des intellectuels en politique.

Tocqueville : L’homme qui comprit la démocratie se présente comme l’aboutissement d’une riche vie de recherche. Né en France en 1946, mais ayant fait la grande partie de sa carrière universitaire aux Etats-Unis, Olivier Zunz, tout comme Tocqueville, se situe « entre deux mondes ». Il est donc particulièrement bien placé pour saisir la subtilité de l’analyse du penseur français, réussissant avec justesse à trouver un équilibre entre ce qui, dans ses considérations sur la démocratie, découle de ses observations américaines, et ce qui, au contraire, s’inscrit dans un contexte français particulièrement troublé et en évolution constante.

Olivier Zunz réconcilie ainsi deux approches qui ont longtemps divisé le champ d’études tocquevillien. D’une part, les Français qui ont tendance à minimiser l’apport véritable du voyage de Tocqueville aux Etats-Unis, estimant souvent, selon la citation de Sainte-Beuve, qu’il avait « commencé à penser avant d’avoir rien appris » (392). De l’autre, les commentateurs américains qui se focalisent surtout sur l’acuité des analyses qu’il fit lors de son périple transatlantique. S’aidant de sa grande connaissance de l’histoire américaine ainsi que d’une multitude de discours, lettres et autres écrits secondaires que laissa Tocqueville, Olivier Zunz fait converger les deux approches dans une synthèse élégante qui met en lumière des aspects de l’œuvre du penseur qui n’ont jusqu’ici fait l’objet que d’études sommaires. Cette biographie se présente donc aussi comme l’aboutissement de soixante-dix années de travail qui ont permis de finaliser la composition des trente-et-un volumes des Œuvres complètes d’Alexis de Tocqueville, entamés en 1951 par J.P. Mayer.

Les premières pages de la biographie sont consacrées aux impressions du jeune Tocqueville, en prise avec un milieu aristocratique et antilibéral, pour lequel le retour des Bourbons au pouvoir suscite un grand espoir. Lui-même convaincu que l’incertitude constituait l’« une des plus grandes misères de notre nature » après les maladies et la mort,  c’est pourtant à la suite d’une intense période de doute que se forgea la conscience politique de Tocqueville. Il s’émancipa d’abord rapidement du milieu familial, de l’influence ultra de son père, Hervé de Tocqueville, pour se tourner vers les doctrinaires – Royer-Collard et Guizot en particulier – qui souhaitaient une politique nationale de réconciliation. Vint ensuite le doute religieux qui le prit à l’âge de seize ans pour ne plus jamais le quitter. Il confia à Mme Swetchine des années plus tard que c’était « avec un sentiment d’horreur » (27) qu’il se rappelait cette époque où il avait perdu sa foi. Enfin, incapable d’adhérer pleinement au principe monarchique au moment des Trois Glorieuses, Tocqueville prit la décision de quitter la vie politique pour se réfugier dans le royaume des idées.

C’est donc l’indépendance d’esprit du penseur français qui ressort des premières pages du livre ; une indépendance qui lui permit certes de se démarquer de ses contemporains en partant aux Etats-Unis à seulement vingt-cinq ans, mais qui sera aussi un réel handicap, plus tard, lors de son entrée en politique. Peut-être Olivier Zunz exagère-t-il un peu trop l’idiosyncrasie du projet de Tocqueville. En effet, même si ses idées sont mises régulièrement en dialogue avec celles de ses contemporains (parmi lesquels Charles de Montalembert, Villeneuve-Bargemont ou encore Jules Michelet), c’est surtout pour insister sur l’originalité de la contribution de Tocqueville. Par exemple, Olivier Zunz estime qu’après une courte période où Tocqueville fut séduit par l’œuvre de François Guizot, il se détourna de lui dès 1832 mesurant, après son arrivée aux Etats-Unis, « la distance qui le séparait désormais » des idées du grand historien (56).

Pourtant, les nombreuses recherches menées depuis les années 1980 auront permis de montrer que la plupart des thèmes à partir desquels Tocqueville travaille circulent déjà dans les écrits historiques de Guizot. Sans doute la biographie aurait-elle bénéficié d’une partie plus développée sur leurs conceptions respectives de la liberté, de sa dimension morale, mais également des considérations méthodologiques sur leurs visions de l’histoire et en quoi celles-ci convergent. Cela aurait permis de montrer, de manière plus explicite, comment certaines positions de Tocqueville durant la monarchie de Juillet remettent en cause la division souvent établie entre Tocqueville et Guizot – le premier considéré comme le théoricien de la société de masse, l’autre opposé au suffrage universel souhaitant le triomphe de la bourgeoisie. Fidèle à ses vues sur la dimension morale de la liberté, Tocqueville, comme Guizot, se refusa tout au long des années 1840 à se positionner en faveur de l’abaissement du cens électoral tant que le processus d’élection était compromis par la corruption. Cette prise de position, qui peut paraître surprenante pour un penseur qu’on associe à la démocratie, fut la sienne jusqu’en 1848.

Sans surprise, Olivier Zunz, comme ses prédécesseurs André Jardin et Hugh Brogan, reconstitue le périple américain de Tocqueville et Gustave de Beaumont aux Etats-Unis. Comme eux, il montre un Tocqueville soucieux de ne pas retomber dans les écueils des philosophes du XVIIIe siècle qui avaient accordé une part trop importante à l’abstraction, en faisant reposer sa « nouvelle science politique » sur une observation méticuleuse de « l’état social » américain, de ses mœurs, de ses institutions et de ses habitudes. Mais c’est surtout lorsqu’il s’agit de montrer le décalage entre la réalité du terrain et les notes de Tocqueville et Beaumont qu’affleure l’érudition d’Olivier Zunz. Spécialiste de l’histoire américaine, labourant le sujet depuis de nombreuses années, il pointe les erreurs d’interprétation de Tocqueville, qui, trop souvent, analyse les Etats-Unis à travers un prisme français. Ses considérations sur le poids des associations politiques et civiques aux Etats-Unis sont, en ce sens, révélatrices. Se focalisant principalement sur le rôle salutaire des sociétés de tempérance, Tocqueville fit complètement abstraction de l’influence néfaste que pouvaient avoir les intérêts privés organisés sur les assemblées démocratiquement élues. Des erreurs de jugement qui, selon Olivier Zunz, parsèment les notes de Tocqueville, touchant aussi bien ses considérations sur la nature du protestantisme américain, que sur l’industrialisation ou l’avenir des partis politiques.

Néanmoins, c’est son entrée en politique qu’Olivier Zunz présente comme le véritable aboutissement de l’œuvre de Tocqueville. C’est là l’originalité de cette biographie. Zunz prend au sérieux les grandes causes qui ont animé Tocqueville durant la monarchie de Juillet, ce qui nous permet de relire certains passages de De la démocratie en Amérique avec un regard neuf. Par exemple, Tocqueville s’est intéressé de près à la question sociale. Pour un penseur qu’on a longtemps accusé d’avoir ignoré l’industrialisation américaine et ses déboires, au profit de la « passion pour l’égalité », Tocqueville fut en fait sensible aux problèmes du paupérisme et des nouvelles formes d’inégalité qui menaçaient de renaître dans l’état social démocratique. A ce titre, ses avertissements contre la résurgence d’une « aristocratie industrielle » au sein de l’état social démocratique prennent une dimension nouvelle à la lueur de ses activités politiques. Si cette crainte n’occupe que peu de place dans les écrits de Tocqueville, Olivier Zunz nous montre qu’elle est en fait devenue petit à petit centrale dans ses projets de réformes, dont le but était de trouver le meilleur moyen de montrer aux riches l’obligation morale qu’ils avaient d’aider les pauvres.

C’est après avoir ainsi levé le voile sur la manière dont Tocqueville chercha inlassablement à synthétiser son action et sa pensée qu’Olivier Zunz fait ressortir son attachement profond pour la démocratie, et ce, jusqu’à la fin de ses jours. En effet, beaucoup ont accusé Tocqueville de ne pas avoir été assez sincère dans son choix pour la démocratie, le faisant par résignation plus que par conviction. D’autres ont estimé qu’il n’avait jamais abandonné une nostalgie pour les valeurs de l’ancienne aristocratie, qui se manifesta surtout vers la fin de sa vie lorsque le coup d’Etat orchestré par Louis-Napoléon Bonaparte vint porter un coup à ses espoirs de voir ressurgir en France la liberté. Certes Tocqueville regretta la disparition des grands hommes, certes il dut accepter que « la science politique et l’art de gouverner étaient finalement deux choses bien différentes » (325), mais derrière cette lucidité, parfois prise pour de l’amertume, Tocqueville ne put jamais se résoudre à accepter l’apathie de ses contemporains face au despotisme. Olivier Zunz brosse finalement le portrait d’un homme qui resta profondément convaincu par les principes de 1789, l’entrainant à reconsidérer jusqu’au bout sa place d’intellectuel et la manière la plus habile d’articuler l’absolu et le quotidien en politique.

A cet égard, l’année 1852 est présentée comme un tournant. C’est désormais en « termes moraux » que Tocqueville envisage son rôle : le penseur, estime-t-il, doit former autour de la société « une sorte d’atmosphère intellectuelle » pour procurer aux gouvernants et aux gouvernés « un cadre de compréhension de la vie politique plus large » (335). Aussi, est-ce précisément le dessein que se donna Tocqueville dans L’Ancien régime et la révolution, dans lequel il tenta de comprendre ce qui avait entrainé les Français à abandonner une liberté difficilement acquise lors de la Révolution.

Une fois de plus cependant, il fut loin d’être le seul à s’adonner à cette tâche. En présumant que Tocqueville « n’avait que peu d’auteurs dont il pouvait s’inspirer » (379), Olivier Zunz donne l’impression qu’il a développé une conception de l’histoire et un rejet des philosophes du XVIIIe siècle qui étaient, pour l’époque, entièrement novateurs en France. Or c’est moins dans l’approche de l’histoire proposée par Tocqueville que dans la nature même du récit historique que se situe la véritable originalité de son dernier ouvrage. En contournant l’enjeu principal pour ne se focaliser que sur des questions méthodologiques, Olivier Zunz cherche une originalité là où il n’y en a pas, et permet difficilement de rendre compte avec assez de force des innovations subtiles de Tocqueville par rapport à celles de ses contemporains. C’est, d’une manière générale, l’une des faiblesses de cette biographie : le lecteur peine souvent à savoir quels enseignements conceptuels en tirer. Un chapitre additionnel aurait ainsi permis de mettre en lumière la pérennité des idées de Tocqueville. Si Olivier Zunz réalise en partie la tâche en montrant comment ses écrits continuèrent à influencer la vie politique américaine, durant la guerre de Sécession, en donnant des armes aux anti-esclavagistes, on peut déplorer qu’il ne fasse pas de même dans le cas français. Insister davantage sur cet aspect aurait permis de clôturer avec plus d’effet les efforts de toute une génération pour exhumer la vie et l’œuvre d’un auteur qui continue, encore aujourd’hui, d’être abondamment cité, à la fois par les hommes politiques et les intellectuels dans la vie politique française.

Cela ne minimise en rien les points forts de cette biographie qui démontre, plus que jamais, l’importance de l’intellectuel dans une société où la démocratie reste toujours en devenir, car nécessitant une exigence morale pour concilier liberté et égalité. C’est parce que Tocqueville comprit le caractère profondément instable de la démocratie tout en acceptant ses principes, et qu’il perçut la dimension morale dans l’exercice de la liberté, qu’il prit au sérieux le rôle salutaire des idées dans la refonte de la culture collective. Il resta persuadé que les idées représentaient des instruments à même d’influencer ses contemporains, afin de leur redonner foi dans les institutions démocratiques.

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Madeleine Rouot est doctorante à l’Université de Cambridge en histoire des idées politiques et éditrice chez Tocqueville21.

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