Voyage dans les arcanes de la pensée Tocquevillienne

7 July 2022

** Cette recension est la première d’une série de quatre critiques—deux en français, deux en anglais—de la nouvelle biographie de Alexis de Tocqueville de l’historien Olivier Zunz, suivi par la réponse de l’auteur. **

Depuis le début de l’année 2022, les passionnés d’histoire du libéralisme français au XIXe siècle sont gâtés : après les libéraux sous le Second Empire et Benjamin Constant, c’est au tour d’Alexis de Tocqueville, figure éminente de ce courant intellectuel et politique, de faire l’objet d’une (nouvelle) étude. Entreprendre une biographie d’un tel personnage semble à l’abord un défi, tant la littérature sur sa vie et sa pensée est abondante. Néanmoins, nous allons montrer que l’ouvrage de l’historien Olivier Zunz relève ce défi avec succès en apportant un regard nouveau et enrichissant sur l’œuvre de Tocqueville.

L’originalité de la biographie est de nous faire découvrir l’œuvre tocquevillienne non pas à travers l’étude des textes finaux, mais par le biais des notes et archives issues des travaux préparatoires d’Alexis de Tocqueville. L’ouvrage emporte le lecteur dans une histoire de l’homme et de ses idées, mêlant finement récit chronologique et discussion thématique, et restitue ainsi les différentes étapes et modalités de formation des grandes idées de De la démocratie en Amérique et de L’Ancien Régime et la Révolution. Cette approche possède d’indéniables mérites pédagogiques, puisqu’elle permet au lecteur non-initié d’aborder et de comprendre avec plus de clarté l’ample et complexe pensée d’Alexis de Tocqueville.

Ses idées sont connues et ont été maintes fois étudiées. Nous allons donc nous concentrer sur ce qui, selon nous, caractérise la singularité des apports de cette biographie : l’étude des archives personnelles de Tocqueville afin de décomposer les étapes de sa pensée, et la grande connaissance de l’histoire américaine d’Olivier Zunz qui lui permet de poser un regard critique sur le voyage de Tocqueville aux États-Unis.

L’organisation générale de l’ouvrage fait ressortir différentes « phases » de la vie de Tocqueville : ses jeunes années de formation (chapitre 1), son voyage aux États-Unis et la rédaction de De la démocratie en Amérique (chapitres 2-5), sa mutation difficile d’homme de lettres en homme politique (chapitres 6-9) et enfin son retrait de la vie politique qui lui permet de se replonger dans ses réflexions sur l’histoire de la France et de la Révolution (chapitres 10-11). Toutes à leur manière, ces périodes de sa vie mettent en lumière l’évolution du rapport de Tocqueville à la démocratie (d’où le sous-titre « l’homme qui comprit la démocratie »), son progressif détachement avec le modèle de société aristocratique, et la manière dont il a façonné sa conception de l’histoire de la Révolution française. En effet, c’est une des grandes forces du livre que de montrer, à travers un récit chronologique suivant ce fil directeur, l’évolution de l’homme et de ses idées à travers une subtile interaction entre permanences (certains traits de sa personnalité tel sa propension au doute, son embarras face à l’instabilité de sa foi) et transformations (comme sa relation avec la religion et l’aristocratie, son soutien gêné puis son rejet de la monarchie).

Le biographe distingue donc les éléments qui, tout au long du parcours de Tocqueville, déterminent sa pensée. Pour ce faire, il invite à considérer la façon dont des facteurs de diverses natures interagissent entre eux pour donner naissance aux œuvres et aux concepts que l’on connaît. L’auteur étudie le rôle joué par sa psychologie, son histoire personnelle et familiale, ses discussions avec ses amis les plus proches, ses rencontres lors de ses nombreux voyages, mais aussi plus simplement l’impact du contexte politique et des idées reçues de son époque sur la façon dont Tocqueville comprend et étudie la démocratie. Olivier Zunz insiste par exemple sur son indépendance d’esprit. Celle-ci s’est manifestée dès l’âge de 16 ans, alors que le jeune Alexis fait l’expérience du doute religieux. Cette crise existentielle majeure marque la première étape d’un long cheminement intellectuel qui mènera cet aristocrate à adhérer sincèrement à la démocratie.

Du reste, cette propension au doute est un élément essentiel de la psychologie d’Alexis de Tocqueville puisqu’elle a, à plusieurs occasions, permis au normand de réviser et de perfectionner sa compréhension des phénomènes qu’il étudiait. Ce trait de caractère s’adjoint à une grande tolérance des opinions contraires, qualités fort utiles lorsqu’il s’agit de percevoir le réel tel qu’il est plutôt que tel qu’on voudrait qu’il soit (la fameuse neutralité axiologique chère à Max Weber). Ainsi, malgré ses origines aristocratiques qui le contraignaient pourtant à la loyauté vis-à-vis de la famille royale, la honte qu’il éprouva au moment des Trois Glorieuses face à l’attitude du gouvernement et du Roi a ébranlé ses convictions monarchiques. Ici comme à d’autres occasions, lorsque le doute pénètre son esprit, Tocqueville, incapable de le faire taire, n’a d’autre choix que de l’affronter. Bien que ces confrontations soient la source de bien des troubles, jusqu’à le pousser parfois dans des états quasi-dépressifs, ils sont aussi au fondement de la lucidité qui caractérise son analyse des évènements politiques secouant la France du XIXe siècle.

Olivier Zunz met également en lumière, avec une grande précision tant les archives sont profuses, l’importance de la méthodologie dans le travail de Tocqueville. Au cœur de cette méthode se trouve une approche comparative dont on retrouve la trace dans toute son œuvre. Olivier Zunz identifie à chaque fois un procédé similaire : au départ, Tocqueville suit des intuitions, plus ou moins justes et précises, qui trouvent leur source dans ses origines familiales, ses discussions avec ses amis d’enfance, ses observations de la vie politique française ou ses lectures. Puis vient la période de collecte de données empiriques, pendant laquelle ces intuitions sont mises à l’épreuve des faits. Enfin, s’ensuit une période plus ou moins longue et douloureuse de réflexion et de rédaction au cours de laquelle l’auteur tente de donner une cohérence aux idées ainsi éprouvées et étayées.

Ces différentes étapes sont particulièrement visibles dans les chapitres qui traitent des années précédant la publication de De la démocratie en Amérique, où le biographe raconte sous cet angle le voyage de Tocqueville aux États-Unis.

Il y démontre l’importance des quelques deux cents rencontres qu’il a faites pendant son voyage. Par exemple, ses échanges avec Jared Sparks vont activement nourrir ses réflexions sur la distinction théorique entre gouvernement et administration. Joel Roberts Poinsett et Edward Livingston vont quant à eux lui permettre d’assister à des séances à la Chambre des représentants et au Sénat, ainsi que de collecter un certain nombre de documents publics. Au-delà des interlocuteurs qui joueront un rôle précieux dans son apprentissage de la démocratie, Olivier Zunz montre que les quelques expériences en dehors des hautes sphères de la société américaine lui permettront de réévaluer certaines de ses opinions. Ainsi, Tocqueville assiste à Baltimore à la réalité de l’esclavagisme qui le choque profondément. C’est dans ces moments que se rencontrent, si l’on peut dire, l’inné et le culturel, le structurel et le conjoncturel : sa disposition au doute permit à Tocqueville de réviser sa grille de lecture des États-Unis en mettant à distance le prisme de lecture français et ses stéréotypes.

La grande connaissance d’Olivier Zunz de l’histoire américaine apporte une plus-value précieuse à cette biographie. Cette expertise lui permet de poser un regard critique sur son objet en pointant les erreurs d’interprétation de Tocqueville et en analysant la façon dont celles-ci ont pu impacter sa conceptualisation de la démocratie américaine. L’historien parvient alors à mettre au jour, en regard de ce que Tocqueville a effectivement commenté et analysé, ce à côté de quoi il est passé ou n’a su relever. En effet, l’homogénéité sociale de ses interlocuteurs, la force de ses idées reçues sur l’Amérique ou sa mauvaise compréhension du protestantisme américain ont affaibli ses capacités d’observation et d’analyse. Il montre par exemple que Tocqueville n’a pas su déceler l’incroyable dynamisme économique du pays, qu’il a sous-estimé l’importance des divisions politiques et raciales, et qu’il était imprégné d’une vision romantique et fantasmée des terres vierges et des Indiens issues de ses lectures de Rousseau, Chateaubriand ou encore James Fenimore Cooper.

Toutes ces considérations permettent au lecteur de se plonger dans la richesse des réflexions épistémologiques d’Alexis de Tocqueville, sans tomber dans le piège d’une idéalisation et d’une surestimation de son apport à l’histoire des sciences sociales. S’il est effectivement un des précurseurs de la sociologie moderne, Tocqueville ne fait pas œuvre de sociologue tel qu’on l’entend aujourd’hui.

Cette richesse épistémologique se manifeste surtout à travers ses réflexions, plus tardives, sur sa « conception de l’histoire », thème en vogue au XIXe siècle. Déçu par son expérience du pouvoir politique et résolument opposé au régime du Second Empire, Tocqueville s’engage dans un travail monumental : comprendre « la troublante instabilité de la France et l’alternance récurrente entre les régimes républicains et despotiques » (p. 327) en procédant à une « sociologie-politique » de la nation. Il voulait découvrir ce qui avait poussé les Français à soutenir, ou tout du moins à s’accommoder du coup d’État de Louis-Napoléon Bonaparte ; pour ce faire, il fallait d’abord résoudre le mystère de la Révolution de 1789, « entreprise pour la liberté et aboutissant au despotisme » (p. 331).

L’Ancien Régime et la Révolution représente la première étape de ce projet historique inachevé, la maladie emportant Tocqueville en avril 1859. Ici encore, Olivier Zunz dresse un récit très détaillé du travail préparatoire de Tocqueville. Il montre notamment l’importance du travail d’archives réalisé dans le but d’accomplir une histoire « analytique », seule à même de déchiffrer l’immense complexité du phénomène révolutionnaire. Tocqueville souhaite, grâce aux archives, montrer que la tyrannie administrative imprégnait déjà le fonctionnement de l’administration royale afin d’expliquer comment « la transformation profonde de la France s’était produite avant plutôt qu’après la Révolution » (p. 345). À nouveau, Olivier Zunz, tout en décrivant avec précision la thèse de Tocqueville, nuance parfois cette compréhension de l’histoire française en mettant en lumière une lecture partielle des archives, ne sélectionnant que celles qui allaient dans son sens. Dans les cahiers de doléance par exemple, Tocqueville mentionnait principalement les témoignages qui dénonçaient la centralisation.

Nous n’avons évidemment pas épuisé tous les objets traités dans la biographie. Nous aurions pu, par exemple, expliquer comment Olivier Zunz mobilise avec pertinence la dynamique entre transformations et permanences lorsqu’il analyse comment Tocqueville, qui voulait participer à la grande transformation démocratique qu’il avait théorisée dans De la démocratie en Amérique, s’est difficilement mué en homme politique, son inclination à la nuance se transformant dans le monde politique en handicap. Peut-être pouvons-nous regretter que l’auteur ne situe pas plus clairement sa biographie dans la littérature existant sur le sujet, tant la pensée de Tocqueville a été et est l’objet de débats interprétatifs et d’instrumentalisations. On doit néanmoins reconnaître que ce choix permet d’éviter toute interprétation anachronique et décontextualisée.

Que le lecteur nous autorise néanmoins, en guise de conclusion, de commettre un tel écart en proposant une lecture contemporaine d’une citation de Tocqueville de la fin des années 1830 : « Le parti libéral, mais non révolutionnaire, qui seul me conviendrait, n’existe pas et certes il n’est pas donné de le créer » (p. 225). S’appliquant à la difficile situation de ceux dont le tempérament les pousse à la modération et à la nuance, et qui se retrouvent pris en étau entre l’immobilisme des conservateurs et l’utopisme des révolutionnaires, les propos de l’intellectuel nous paraissent toujours pertinents à l’heure actuelle.

 

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Baptiste Gauthey est doctorant à la Sorbonne en histoire contemporaine, responsable des études chez GenerationLibre. 

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