L’énigme de la démocratie au Brésil

23 January 2023

Barak Obama avait surnommé Lula da Silva « l’un des hommes politiques les plus populaires au monde »

« Perdeu mané … »*

« Un fascisme sans tradition est inconcevable»Pier Paolo Pasolini, Petrolio

Le 15 novembre 2022, un ministre de la Cour suprême brésilienne, harcelé dans les rues de New York par un groupe de bolsonaristes qui lui demandaient s’il avait livré les codes des urnes électroniques aux forces armées, s’exclama : «Perdeu mané (tu as perdu, pauvre con) ! Ne m’embête pas ». Quelques jours plus tard, le site internet d’un des médias bolsonaristes décrivait les mobilisations bolsonaristes dans un article intitulé : “La ‘révolte des manés‘ dans le printemps brésilien.”

Après l’investiture de Lula, la une du New York Times du 2 janvier afficha une photo dans laquelle un groupe représentant les diverses populations brésiliennes gravissait des marches aux côtés de Lula. La scène illustre un moment d’accalmie : «Le Brésil installe Lula comme leader ; le perdant est absent ». Le soulagement suivant la victoire électorale s’était déjà partout répandu, à telle enseigne que le Brésil était devenu depuis des mois un exemple à suivre : “What Can U.S. Democracy Learns from Brazil?”, interrogeait le Times, en novembre. Ce soulagement général s’explique de deux manières. Tout d’abord, il existe une envie de voir la perte d’une forme nouvelle de fascisme, ainsi qu’une ambition de faire réapparaître la voix unique du Brésil sur la scène politique mondiale. Ceci s’ajoute à une analyse de la réalité brésilienne axée sur les récits lulistes.

 

Or, en réalité, le Brésil est loin d’avoir résolu sa crise politique et fait face à un paradoxe difficile à surmonter : le momentum, même s’il appartient proprement aux manés, est du côté du bolsonarisme. De surcroit, malgré quelques succès en termes de communication, le gouvernement de Lula doit encore savoir reprendre l’initiative. Ce paradoxe constitue donc une énigme : la nouvelle extrême droite a de l’élan et la démocratie n’a pas trouvé le sien. La victoire de Lula représente bien une reprise de la dynamique démocratique. Mais la victoire de Lula est davantage un retour au passé qu’une ouverture vers les possibilités de l’avenir.

 

L’étonnement

Au Brésil et à l’étranger, l’insurrection du 8 janvier 2023 a été une douche froide. Comment le prévisible s’est-il transformé en étonnant, comme si les bolsonaristes venaient de débarquer d’un vaisseau spatial ? Deux réponses s’offrent à nous. Dans un premier lieu, il faut se rappeler que la sécurité de la capitale (le District Federal, ou DF) dépend directement du gouvernement du District Federal. Tout était annoncé par le gouverneur (un bolsonariste), qui venait de faire prêter serment à l’ancien ministre de la Justice de Bolsonaro pour le poste de responsable de la sécurité du DF. Deuxièmement, ce dernier a démantelé la structure de son secrétariat et s’est enfui pour la Floride (où se trouve Bolsonaro). La suite, nous l’avons vue, impuissants, à la télévision le 8 janvier : la foule a pu agir pendant des heures sans être empêchée.

 

Par conséquent, Lula a trouvé une solution adéquate pour répondre aux tentatives d’insurrection tout en évitant de tomber dans un piège. Une intervention dans la sécurité du District Federal avec le soutien de tous les gouverneurs des autres États a permis la mobilisation démocratique des institutions sans avoir recours à l’Armée.

 

La révolte des manés

La question de fond demeure : comment expliquer la stupeur nationale et internationale face à ce qui était plus que prévisible ? Une première explication est que, lorsqu’on combat un phénomène, on a tendance à nier certaines de ses dimensions. On nie notamment le fait que le bolsonarisme soit un mouvement, alors que pour les manés, le bolsonarisme n’est pas conservateur, mais bien un mouvement révolutionnaire. Ils luttent avec ardeur et enthousiasme pour leur propre esclavage. Eh bien, cette dimension de mouvement tend à être niée d’une part à cause de la détermination des grands médias à critiquer les mobilisations fascistes, sans pour autant leur donner de visibilité. D’autre part, ces médias classent les manifestants, dans un premier temps, comme « extrémistes », puis comme « bolsonaristes radicaux » et maintenant comme « terroristes ». Alors que les fascistes sont informés uniquement et exclusivement par les réseaux sociaux, le camp démocratique et antifasciste finit par être mal informé de la réalité des mobilisations. Par exemple, celui-ci n’a pas suivi le fait que devant les principales casernes du pays se trouvent des campements depuis plus de 70 jours (et celui de Brasilia, devant le QG des Forces Armées, n’a été démantelé que le lendemain de l’invasion des palais).

 

Ensuite, transformer des manifestants fascistes en « terroristes » pose deux problèmes : l’un, plus immédiat, est de ne pas faire la distinction entre les « cons » (les manés) qui ont envahi les palais, et les réseaux de planification responsables de tout cela. Cet amalgame n’est pas (seulement) un problème de justice, mais d’efficacité dans la réponse. Un deuxième problème, plus grave, est celui de la transformation potentielle en « terroriste » de tout manifestant importunant le pouvoir : il est clair qu’aujourd’hui les fascistes sont la cible de cette opération, mais il est évident que cela pourrait s’appliquer (et s’appliquera) aux antifascistes qui devront un jour descendre dans la rue. Mais, la dimension qui est la plus niée c’est que le nouveau fascisme, en tant que mouvement, s’est approprié les thèmes l’imaginaire de la gauche tout en se nourrissant de l’anti-lulisme. Le fascisme mime des thèmes qui appartiennent normalement à la gauche : les « acampadas », le tumulte, la révolte et enfin, l’idée que : « le pouvoir émane du peuple », comme disaient les pancartes. De la même manière que la réjection de Lula et du PT ont permis à Bolsonaro d’être élu en 2018, le rejet de Bolsonaro a élu Lula en 2022. Lula et Bolsonaro sont chacun le ressort de l’autre, et leur poids relatif — dans le champ électoral — est équivalent. Lula a gagné d’un cheveu, mais sa victoire n’efface ni ne déprime le bolsonarisme : au contraire. En tant que mouvement, les bolsonaristes sont des « manés», mais jusqu’à présent, ils n’ont tout de même pas perdu l’espoir d’être reconnus. Le 8 janvier, sur une des vitres du palais de la Cour Suprême qui avaient survécu à la casse, quelqu’un a écrit : « perdeu mané ».

 

L’inertie des récits

Nier que le bolsonarisme est un mouvement permet aux récits lulistes de survivre : ainsi, la destitution de Dilma Rousseff aurait été un coup d’État et l’arrestation de Lula un complot de la CIA ; le mouvement de juin 2013 aurait été une révolution de couleur et l’OTAN aurait été responsable de l’invasion russe de l’Ukraine. Autrement dit, le fascisme serait la même chose que l’impérialisme américain et la cause de ces événements. Mais en réalité, c’est le fascisme en tant que mouvement qui a été stimulé par la violente récession qui a suivi la réélection de Dilma (et qui en a précipité la destitution). Il aussi été stimulé par la série interminable de scandales de corruption dans lesquels Lula et le PT ont été impliqués alors même que l’administration de Joe Biden se tenait aux côtés de Lula contre le fascisme — au Brésil, autant qu’en Ukraine.

 

Pour vaincre le fascisme en tant que mouvement, la répression ne suffira pas. Il faudra s’émanciper de ces récits. Ces récits ont permis à Lula de survivre politiquement pendant son emprisonnement, mais ce qui lui a permis d’être un candidat compétitif, c’est sa popularité parmi les couches les plus pauvres de la population et, en fin de compte, l’adhésion à sa candidature par tout le camp démocratique pour battre le fascisme. Cependant, il existe toujours une tentation dans le lulisme de croire en ses propres récits : cela s’est manifesté durant les deux mois de transition par la mise en scène du conflit idéologique entre l’État et le Marché, par la formation d’un gouvernement dont le noyau dur est fondamentalement du PT, et enfin par la nonchalance avec laquelle Lula a utilisé l’avion privé d’un homme d’affaires déjà arrêté pour corruption pour se rendre à la COP27.

 

Après le déluge

S’il ne fait aucun doute que Lula est aujourd’hui l’Arche de Noé de la démocratie brésilienne, il ne devrait également y avoir aucun doute que les récits lulistes sont aussi faux que ceux des bolsonaristes. Prenons juste un exemple : le juge de la Cour Suprême qui a conduit le processus électoral et initié les arrestations des responsables de l’insurrection avait été ministre de la Justice de Michel Temer (Temer étant à l’époque le Vice-Président de Dilma Rousseff), et c’est Temer qui l’a nommé membre de la Cour Suprême.

 

En ce sens, la réponse de Lula après l’insurrection a été adéquate, notamment en convoquant tous les gouverneurs (dont les bolsonaristes) et en défilant à travers les ruines des palais à leurs côtés ainsi qu’avec les ministres du STF. Il faut que Lula continue dans son élan d’unité démocratique contre le fascisme, mais surtout qu’il s’émancipe des récits qui structurent le lulisme, cherchant une autre approche. La première semble bien définie : c’est établir un revenu minimum pour les plus pauvres. La seconde passe par l’établissement de l’Amazonie comme ancrage d’une nouvelle globalisation, en lien étroit avec la lutte des démocraties contre les autocraties, au sein d’une relation privilégiée avec l’administration de Biden et avec l’Europe. Le 8 janvier ne marque pas la fin d’une mobilisation, mais annonce ce qui peut se passer quand commenceront les premières difficultés dans la gestion du pays. Il faut que l’Arche de Noé regarde au-delà d’un simple retour à la normalité, d’un horizon après le déluge.

 

*Une expression brésilienne pour dire “tu as perdu, pauvre con.”

 

Photo Credits: By Pete Souza, official White House photographer (Public domain), via Wikimedia Commons.

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