La France, le Royaume-Uni et la monarchie – Revue de Presse : 05 juin 2022

5 June 2022

A chaque nouveau quinquennat, on observe la même tendance : entrés à l’Elysée avec une cote de popularité élevée, les présidents subissent tous des périodes de forte désaffection. Le taux de satisfaction des Français, supérieur à 50% lors de la première année, s’effondre généralement après un ou deux ans passés à la tête du pays. Même si Emmanuel Macron aura permis de renverser partiellement la tendance, en connaissant au cours de son dernier quinquennat trois rebonds significatifs, il entame ce deuxième mandat avec une impopularité nettement majoritaire.

Une telle défiance des Français à l’égard de l’exécutif n’a rien de nouveau. Mais l’analyser à la lueur du Jubilé de Platine qui se déroule en ce moment outre-Manche, est révélateur des maux français, quand on sait qu’Elisabeth II jouit à l’inverse des avis favorables de près de 80% des Britanniques.

C’est donc l’occasion pour la presse de se remémorer les propos d’Emmanuel Macron prononcés en 2015, qui estimait que la remise en question permanente de la figure présidentielle provenait du « vide émotionnel, imaginaire et collectif » qu’avait créé la Terreur en éliminant le Roi. Après la désillusion de la présidence « normale » de François Hollande, Macron n’a en effet jamais caché sa volonté de réinvestir ce « vide » royal par un exercice du pouvoir vertical. Pour Jean Garrigues, l’histoire politique française est « rythmée par un balancement permanent entre le besoin d’une figure d’autorité qui rappelle le pouvoir monarchique et la défiance envers cette autorité, nourrie par les revendications d’égalité et de participation démocratique ».

« Je dois être à la fois Margaret Thatcher et la reine Elizabeth », avait pour sa part résumé François Mitterrand en 1984.

 

La manière dont la monarchie continue de fasciner notre imaginaire et nos institutions expliquerait donc l’extraordinaire popularité de la souveraine britannique auprès des Français. Pourtant, on ne peut s’empêcher de se demander ce qu’il adviendra de la monarchie après le règne d’Elizabeth II, surtout à l’aune des nombreux scandales qui ont tour à tour terni l’image de la famille royale. Pour Prospect Magazine, ces péripéties familiales, certes triviales à bien des égards, sont, en fait, inhérentes à la mythologie qu’est censée incarner la royauté et qui forme le moteur de l’Etat. Dès lors, le destin de la monarchie dépendrait avant tout de la capacité des héritiers à narrer leur propre histoire afin de continuer à susciter l’intérêt du public.

 

Si l’avenir monarchique du Royaume-Uni reste encore incertain, la fascination française pour la continuité historique anglaise ne risque pas de s’étioler. Déjà en 1830, Alexis de Tocqueville admirait la grande habileté avec laquelle l’Angleterre s’avançait paisiblement vers la démocratie sans éprouver le besoin d’une rupture violente avec le passé. Selon lui, l’aristocratie anglaise avait su, tôt, se fondre et se mêler à d’autres groupes sociaux, évitant ainsi les maladresses de la noblesse française qui s’était renfermée dans un esprit de caste.

C’est peut-être ce qui est en passe de se reproduire si l’on en croit les dernières analyses de Jérôme Fourquet dans The Guardian, pour qui la fracture s’intensifie entre deux blocs sociologiques et géographiques distincts, entre une France périphérique et une autre concentrée dans les villes. Mais avant d’être économique, cette division, qui s’est cristallisée lors des dernières élections présidentielles, est aussi culturelle. En France, comme au Royaume-Uni, les transformations dans l’accès à l’éducation sont devenues déterminantes, conditionnant nos rapports à la société, au monde qui nous entoure, aux minorités et surtout à l’autorité.

A cet égard, la suppression de l’ENA, qui avait été pensée dans une optique d’ouvrir les portes de la haute fonction publique à des profils sociologiquement plus divers, et de réduire le sentiment anti-élite croissant, ne servira finalement pas à renverser cette tendance. C’est en tout cas ce qu’estime Natacha Gally dans la Revue Esprit, pour qui la réforme, en s’attaquant aux modalités de recrutement, permettra surtout de créer « un marché de l’emploi public » au sommet de l’Etat, favorisant les compétences individuelles au détriment de l’esprit de corps.

 

Photo Credits: Le 10 août 1792 à l’Assemblée nationale (1794), François Gérard, Musée du Louvre (public domain), via Wikimedia Commons.

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