Faut-il avoir lu Ricoeur pour gouverner ?

Aurore Lambert
12 February 2018

Aurore Lambert est secrétaire générale de la Revue française des affaires sociales et doctorante en science politique à Paris 1. Ses travaux portent sur le capital culturel des élus nationaux.

Cet article est le deuxième dans notre série sur les élites et la démocratie en France. Voir les contributions de Patrick WeilOlivia Leboyer et Hugo Drochon.


 

L’année 2017 a concrétisé un paradoxe : alors que la rhétorique populiste atteignait un sommet, c’est un président de la République incarnant totalement la représentation traditionnelle des élites qui a été élu en France. Lui-même a alimenté cette contradiction en revendiquant « en même temps » le caractère disruptif et anti-système de sa candidature et un profil intellectuel. Dans la foulée de l’élection présidentielle, les élus En marche ! ont affiché une plus grande proximité avec la population. La rupture avec les législatures précédentes est-elle réelle ? Après quelques mois d’exercice du pouvoir, pouvons-nous dire si le bagage de ces nouvelles et nouveaux députés est véritablement adapté à leurs fonctions ?

 

Qu’ils s’en aillent tous !

 

La formule de Jean-Luc Mélenchon a cristallisé le rejet des gouvernants que l’on observe également en Europe et aux États-Unis, comme Hugo Drochon l’a bien montré. Il ne s’agit pas là seulement de révoquer une classe politique considérée comme corrompue mais aussi de « renouveler » un personnel politique jugé inapte. Après un quinquennat au cours duquel s’est particulièrement illustrée la « promotion Voltaire »[1] de l’École nationale d’administration (ENA), et dont il a résulté un violent sentiment d’incompétence et d’impuissance, ce sont bien les « énarques » qui ont concentré toutes les critiques. Trop éloignés des réalités des Français, trop conservateurs, incapables de trouver des solutions aux maux du pays.

 

Une révolution ?

 

Emmanuel Macron n’a « jamais plaidé pour la suppression de l’ENA » et juge dans son livre-programme Révolution que « ce qui pèche dans notre système, c’est bien plutôt la carrière[2] des hauts fonctionnaires, trop protégés alors que le reste du monde vit dans le changement ». C’est cet argument qui lui permet de justifier son parcours à la banque Rothschild, dans un secteur bancaire pourtant largement condamné par les Français, notamment en raison de sa responsabilité dans la crise économique et dans l’accroissement des inégalités. Autrement dit, dans ce discours, ce serait leur statut qui empêcherait les gouvernants d’accomplir pleinement leurs fonctions (à la fois concevoir et mettre en œuvre des politiques publiques et représenter les électeurs). C’est l’emploi à vie et la rémunération confortable (particulièrement s’ils sont issus des grands corps) des hauts fonctionnaires, notamment face aux aléas électoraux, qui doivent être combattus. C’est pourquoi Emmanuel Macron a souhaité donner l’exemple en démissionnant de l’Inspection générale des finances. Ne sont donc remises en cause ici ni la formation dispensée par les institutions élitistes (à l’ENA comme à Sciences Po dominent les matières « techniques » comme la légistique ou les finances publiques, au détriment des sciences humaines, par exemple) , ni les caractéristiques sociologiques de ceux qui y étudient. Or il serait tout à fait envisageable de réformer la filière d’accès aux responsabilités politiques en faisant davantage évoluer les concours d’entrée (la création du troisième concours à l’ENA en 1990 a déjà permis de faire accéder des profils plus divers à cette carrière) et en amendant nos institutions. Cette révision-ci étant réellement envisagée (limitation des mandats dans le temps, introduction d’une part de proportionnelle dans le scrutin législatif), nous pourrons observer, si elle se concrétise, ses conséquences sur le recrutement du personnel politique.

 

Revenons aux caractéristiques propres de notre Président. Quitte à assumer des différences importantes avec le Français moyen[3], autant mettre en scène une réelle singularité. Outre son passage dans les filières d’excellence citons également son goût pour la littérature et surtout pour la philosophie. Toujours dans Révolution, Emmanuel Macron fait part de sa relation avec Paul Ricoeur, de son enseignement de « la gravité avec laquelle on doit appréhender certains sujets et certains moments tragiques » : « Dans un va-et-vient constant entre la théorie et le réel. Paul Ricoeur vivait dans les textes, mais avec cette volonté d’éclairer le cours du monde ». Le lien est clairement affirmé ici entre vie scientifique et vision politique. Voire même, le prestige du chef de l’État est renforcé, y compris à l’international, par cette aura intellectuelle.

 

On retrouve cette inspiration littéraire chez le Premier ministre. Edouard Philippe, fils et frère de professeurs de français, passé lui aussi par une classe préparatoire, Sciences Po et l’ENA indique dans Des hommes qui lisent : « j’aime lire et je suis le produit des livres que j’ai lus ». Certes, l’enquête annuelle du Centre national du livre, « Les Français et la lecture » révèle qu’en 2017, 50% des Français déclarent lire quotidiennement. Mais dans la tranche d’âge du Premier ministre, il s’agit essentiellement de livres « pratiques » (65%), d’albums de bandes dessinées (52%) et de livres pour enfants (48%). Assez loin de l’histoire de Rome ou des Étapes de la pensée sociologique de Raymond Aron qui accompagnent le chef de la majorité dans ses réflexions.

 

En Marche ! Être ou paraître dans la moyenne

 

En voulant rompre avec le « système » (des partis), à l’image de leur mentor, les candidats puis les élus du mouvement présidentiel ont pourtant bien revendiqué des compétences et des goûts « concrets », une proximité avec la réalité. Ils s’inscrivent en cela dans un mouvement général de rupture avec la classe politique, porté par d’autres formations outsiders : le Front National de Marine Le Pen et la France Insoumise de Jean-Luc Mélenchon revendiquaient également une présence moindre d’élus et anciens élus dans leurs rangs, par rapport au Parti socialiste et aux Républicains. La République en marche a elle aussi, dans le sillage d’Emmanuel Macron, retourné le stigmate : l’inexpérience de ses candidats est devenue une qualité. Ils se sont ainsi présentés comme majoritairement issus de la « société civile ». En y regardant de plus près, les chercheurs Julien Boelaert, Sébastien Michon et Étienne Ollion[4] ont montré que l’Assemblée nationale comptait bien en 2017 27% de « novices » (n’ayant jamais exercé de mandat ni été collaborateur·trice d’élu·e) contre 5% en 2012 et que cette proportion grimpait à 44% dans le groupe La République en marche. Mais leur résultat le plus frappant est que 55% des élus LREM étaient cadres dans le secteur privé[5], ce qui témoigne à la fois d’un statut, d’une formation et d’un parcours différents de ceux de leurs prédécesseurs. On observe par ailleurs qu’ils sont plus jeunes que leurs prédécesseurs et jonglent donc davantage avec une vie de famille, ce qui les rapproche du quotidien de la population. Avec la disparition de l’idéologie et des appareils, la conviction selon laquelle il faudrait disposer de connaissances particulières (savoir-faire et savoir-être) pour légiférer s’atténue. En se réclamant du pragmatisme, ces élus cessent de recourir, au moins publiquement, aux références qui les inspirent.

 

Ressemblent-ils pour autant davantage aux Français moyens ? Rien n’est moins sûr. Alors que les employés et ouvriers représentent la moitié de la population active dans notre pays, on ne trouve à l’Assemblée aucun ouvrier, mais 185 cadres (la catégorie la plus représentée, 31% des élus) et, encore, 130 fonctionnaires (22,5% des élus). Plus étonnant encore quand on se souvient de l’opprobre jetée sur les grandes écoles durant la campagne, leurs diplômés sont « surreprésentés » à l’Assemblée. Si la population française ne compte que 0,01% d’anciens élèves de l’ENA, ceux-ci constituent 3% des élus de juin 2017. Plus largement, 70% des députés ont suivi un cursus dans l’enseignement supérieur, contre 27% de la population générale.

 

Sous le soleil noir du Palais Bourbon

 

Nous sommes donc loin d’une entrée massive des petits et des sans-grades dans l’Hémicycle. Serait-il même possible de faire autrement ? Nous constatons en réalité que ce capital culturel des élus, certes déjà considérable, n’est pas suffisant. Ce « métier » de député ne recouvre pas que des activités de « chef d’entreprise ». Les nouveaux élus sont en train de découvrir combien le processus d’écrire et de voter les lois est long, intense et parfois douloureux. Selon Le Monde, ils ont souvent aujourd’hui « le blues », une frustration de ne pas pouvoir prendre davantage de décisions. Les sujets et le vocabulaire utilisés sont techniques, les réunions de groupes de travail ou de commissions, innombrables. Comment imaginer que dans cet environnement, avoir suivi des cours de légistique ne représente pas un immense avantage ? Comment continuer de penser qu’un élu qui serait mal à l’aise avec l’écrit pourrait jouer son rôle comme les autres ? Ce serait méconnaître le fonctionnement de nos institutions, de moins en moins politique, de plus en plus administratif.

 

S’il s’agit de déterminer un « comment » et non de dire « pourquoi » une politique publique doit être mise en œuvre, alors la prime va à qui connaît les procédures, à qui supporte le calendrier long de l’action publique. Pour ne plus se heurter au sentiment de courir après la réalité, peut-être sera-t-il nécessaire, plutôt que de vouloir changer nos élus, de changer nos institutions — et pour cela, sans doute sera-t-il utile de lire Ricoeur.

 


[1] Sortie de l’ENA en 1980, elle comprend notamment : François Hollande (ancien président de la République), Ségolène Royal (ancienne ministre de l’Écologie, du Développement durable et de l’Énergie), Michel Sapin (ancien ministre du Travail, de l’Emploi, de la Formation professionnelle et du Dialogue social puis de l’Économie et des Finances), Jean-Pierre Jouyet (ancien secrétaire général de la présidence), Pierre-René Lemas (ancien secrétaire général de la présidence), Sylvie Hubac (ancienne directrice de cabinet du Président).

 

[2] C’est nous qui soulignons.

 

[3] En 2012, d’après l’INSEE, seulement 25% des jeunes de 35 à 39 ans (la classe d’âge d’Emmanuel Macron à cette date) étaient titulaires d’un diplôme entre le DEUG et le doctorat. Si l’on se réfère au rapport Les classes préparatoires aux grandes écoles. Évolutions sur vingt-cinq ans publié par Christian Baudelot, Brigitte Dethare, Dominique Hérault, Sylvie Lemaire et Fabienne Rosenwald en 2003 et à sa notice portant sur les années 1995-1996 correspondant à la scolarisation d’Emmanuel Macron en classe préparatoire aux grandes écoles, seuls 70 300 étudiants sur 2 165 000 étaient dans cette filière, soit environ 3% des effectifs.

 

[4] Auteurs de Métier : Député. Enquête sur la professionnalisation de la politique en France. Raisons d’agir, 2017.

 

[5] Ces données ont été communiquées à l’occasion du colloque « Sociologie d’une entreprise politique émergente. Emmanuel Macron et le macronisme », organisé par le CESSP et le CERAPS les 11 et 12 janvier 2018.

 

Photo: Richard Ying et Tangui Morlier – Own work, CC BY-SA 3.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=17800606

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