Central European University—Sous aucun autre nom

Protestors in Budapest on 24 November 2018 (credit: Gabrielle Csoszó / FreeDoc)

Una Blagojević, Cody James Inglis, et Ivana Mihaela Žimbrek ont été ou sont actuellement doctorants à la Central European University. Cet article a paru en anglais le 9 décembre 2018. Traduction par David Kretz et Louis Andrieu.

 

Le tumulte actuel autour de la Central European University est désormais bien connu au niveau international. Au printemps 2017, un amendement de la loi hongroise sur l’enseignement supérieur, communément appelée la Lex CEU, a introduit une série d’obligations pour les universités internationales en Hongrie. Ces obligations, en vigueur à partir du 1 janvier 2019, ciblent principalement la CEU. D’autres universités internationales à Budapest ont soit été exemptées des obligations, soit ont tacitement signé leurs propres accords avec le gouvernement. Afin de s’opposer à ces développements, de nombreuses manifestations étaient organisées en faveur de la CEU, dont la plus grande a eu lieu en avril 2017 avec environ 70,000 militants dans les rues.

 

Pourtant, l’amendement a été rapidement voté par le Parlement et signé par le Président de la Hongrie, János Áder. Après une lutte diplomatique et politique, la CEU était finalement forcée d’accepter de transférer tous ses programmes avec une accréditation américaine à son nouveau campus de Vienne en Autriche. La presse internationale a bien pris note de ces événements, mais, comme par miracle, dans ce processus, le nom de la Central European University s’est transformé en quelque chose d’apparence méconnaissable à ses administrateurs, anciens élèves, professeurs et étudiants.

 

Le 28 mars, 2017, Origo, un portail d’informations hongrois, proche du parti Fidesz, au pouvoir, a publié un article avec le titre « L’Université Soros opère en Hongrie avec de graves irrégularités ». Ce titre allait bien au-delà des provocations anti-Soros qu’on voit régulièrement en Hongrie, prétendant que la CEU opère dans l’illégalité. CEU est devenu un synonyme pour « l’Université Soros » — et le reste souvent jusqu’à aujourd’hui. L’information citée dans l’article a été obtenue du Ministère Hongrois pour les Ressources Humaines et, à l’époque, n’était ni publique, ni partagée avec les universités en question. Peu après, un deuxième article était publié par Magyar Idők, un autre portail de nouvelles de droite, sous le titre « Beaucoup d’universités étrangères opèrent dans l’illégalité — Soros aussi ? ». La presse internationale a très vite et naïvement accepté la terminologie proposée par ces articles.

 

Pendant les trois jours suivants, au moins 50 articles étaient publiés par les medias internationaux. Le ton des articles variait entre la critique forte du gouvernement Fidesz et le support enthousiaste des attaques contre la CEU. Or, indépendamment de la question du support, presque tous les articles utilisent le terme « l’Université Soros » ou des phrases très proches comme « soutenue par Soros », « fondée par Soros », ou « financée par Soros ».

 

Pour le dire très clairement, Central European University n’est pas synonyme de « l’Université Soros ». La première est une institution accréditée en Hongrie et aux Etats-Unis, la deuxième une calomnie. Certainement, la CEU était fondée et financée par Monsieur Soros in 1991. Ce n’est pas un secret et cela ne l’a jamais été. Mais administrativement, l’université était indépendante de Soros dès l’instant de sa fondation. En fait, la raison pour laquelle Soros intervient dans la situation actuelle est grâce à sa position comme président d’honneur du conseil d’administration. Il assume une responsabilité ex officio et partagée, en outre, avec tous les autres membres du conseil.  

 

Les medias internationales n’ont pas rendu des faveurs à la CEU en utilisant le terme de « l’Université Soros », bien qu’il les a certainement gagné plus de clicks sur leur sites. Une institution hétérogène est maintenant réduit à une seule personne. Plus important encore est le fait que le problème n’est pas du tout limité à la CEU mais touche tout aspect de la vie dans la Hongrie de Victor Orbán. L’attaque contre la CEU fait partie des violations de l’État de droit, des restrictions de la liberté d’expression et du mépris pour les droits humains fondamentaux de la part du gouvernement hongrois.

 

Une coalition d’étudiants de plusieurs universités et institutions de recherche à Budapest a essayé de rassembler un large front contre ces attaques. Les étudiants locaux ont démontré leur solidarité avec les étudiants internationaux de l’Université d’Andrassy, l’Université Corvinus de Budapest et l’Université Eötvös Loránd (ELTE). Leur plateforme était, et reste, simplement « pays libre, université libre » — Szabad ország, szabad egyetem. Le slogan capture bien un program englobant qui dirige l’attention vers les attaques contre les SDF, les minorités ethniques et nationales, les refugiés, les communautés LGBTQ+ et l’autonomie de l’enseignement supérieur et de la recherche en Hongrie.

 

Le 14 novembre, un groupe de professeurs et étudiants de ELTE a fait grève contre la révocation par le gouvernement de l’accréditation nationale pour son programme en études de genre. Plusieurs universités à Budapest ont montré leur solidarité et pendant plusieurs semaines plusieurs tentes au coin de la rue Kossuth ont servi comme occupation éducative sous le titre de « Szabad Egyetem », qu’on peut traduire par « université ouverte » ou « université libre ».

 

L’occupation éducative a reçu beaucoup d’attention internationale. Or, encore une fois, des médias ont choisi de réduire toute la lutte pour la liberté académique en Hongrie à la personne de Soros.  Deutsche Welle a rapporté que « Des milliers de personnes se rassemblent pour l’université fondée par George Soros » ; Reuters a titré que « Étudiants se rassemblent à Budapest pour protéger l’université fondée par Soros ». Le Monde a écrit que « L’Université Soros’ s’apprête à quitter » et Die Presse parlait de la « Guerre des nerfs autour de l’Université Soros ». La liste continue.

 

Peut-être l’exemple le plus éclatant vient du New York Times. Le 29 novembre, une étudiante à CEU, Rosa Schwartzburg, a publié un article dans ses pages intitulée « Occupons l’Hongrie ». L’article reflétait bien l’importance politique de l’occupation éducative en Hongrie et imaginait l’importance d’un tel geste symbolique. Or, quelques heures plus tard, le titre a été changé en faveur de la question beaucoup moins provocane et rhétoriquement indifférente : « Les étudiants peuvent-ils sauver l’université de Soros ? ». Une meilleure question à poser serait : est-ce l’université de Soros ou est-ce la nôtre ?

 

Parce que même si les étudiants tentent d’affirmer leur autonomie et se battent pour leur liberté d’expression et d’éducation, ils ne sont, et n’ont toujours été, que des « agents de Soros » aux yeux du gouvernement hongrois et de la presse internationale. L’échec de la part de la presse internationale dans son traitement de la situation actuelle est donc double. Elle montre une insensibilité complète aux contextes multiples, locaux, nationaux et régionaux et se tourne effectivement en un porte-parole gratuit pour la rhétorique autoritaire et antisémite du gouvernement hongrois.

 

Pire encore est une autre conséquence d’une telle tendance : elle rend plus facile l’abandon de la responsabilité de la part des acteurs internationaux comme l’Union Européenne et le Département d’État des Etats-Unis. L’entretien récent avec David B. Cornstein, l’ambassadeur des Etats-Unis en Hongrie, est un exemple concret. Cornstein y soutient que les attaques politiques contre la CEU et d’autres institutions « n’ont rien à voir avec la liberté académique », mais qu’il s’agit simplement d’un conflit entre Orbán et Soros. C’est donc une question d’egos plutôt qu’une question politique. Avec cette mentalité, il devient beaucoup plus facile pour les politiques européens aussi de tourner leurs dos.

 

Le cas hongrois n’est pas unique à ce regard mais conforme à une tendance d’échec systématique de la part du libéralisme contemporain d’affronter les développements autoritaires. Comme l’avaient bien analysé Ivan Krastev et Stephen Holmes « il n’y aura guère de surprise à voir que beaucoup de libéraux occidentaux regardent les régimes politiques en Hongrie et Pologne avec le même mélange d’horreur et dégoût que Victor Frankenstein a connu envers sa créature ».

 

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