L’Ancien Régime, et la Révolution au Liban

Stéphane Malsagne
29 January 2020

Note de l’éditeur : Après la sortie de son article sur le soulèvement au Liban, Farès Sassine nous a fait suivre ce message reçu de Stéphane Malsagne, professeur de l’histoire libanaise à Sciences-Po. M. Malsagne a très généreusement accepté de publier sa réponse, qui commente sur la situation libanaise sous un oeil tocquevillien, sur ce blog.

 

Cher Farès,

 

J’ai lu en détail ton article.

 

C’est une très belle et très claire synthèse qui brosse un tableau exhaustif de la situation qui a conduit aux évènements actuels. Ton article a le mérite aussi de replacer tout cela dans un contexte historique long, ce dont je me réjouis beaucoup car j’ai jusqu’à présent lu trop d’analyses qui évacuent sans scrupule toute perspective historique. Toutes mes félicitations les plus sincères encore ! Les évènements d’octobre 2019 ne sont évidemment pas nés du néant et tu le rappelles très bien. Ton papier montre bien aussi la responsabilité majeure de la classe politique au pouvoir et de ses pratiques, mais aussi celle des institutions devenues de plus en plus inadaptées. Tu soulignes néanmoins qu’il n’est pas improbable qu’une partie importante de la société libanaise ( y compris ceux qui ont été  et sont encore dans la rue) reste attachée au système du confessionnalisme politique. Tu écris en effet à propos du système : « Il n’est pas exclu que bien des protestataires y soient encore attachés par crainte de grands bouleversements démographiques et politiques et parce qu’il assure une certaine protection ». Ceci représente à mes yeux une des contradictions majeures du mouvement auquel nous assistons. Comment en effet demander une révolution tout en étant attaché aux institutions telles qu’elles sont ? La révolution passe t-elle par une amélioration du système ou par la fin du système ? Il semble que sur ce sujet, le débat ne soit pas encore bien tranché, tout comme la question d’une plateforme politique alternative crédible et structurée. A mon sens, la principale faiblesse du mouvement actuel réside précisément dans la faiblesse de son leadership et de son contenu programmatique. Je sais qu’il y a eu des tentatives dans ce sens, mais cela me semble encore fragile voire insuffisant.

 

En lisant ton texte paru dans la revue Tocqueville, j’ai évidemment pensé à ce fameux livre de Tocqueville, l’Ancien Régime et la Révolution (dont le titre en soi me paraît assez bien refléter la situation libanaise). Tocqueville écrivait ainsi : “Ce n’est pas toujours en allant de mal en pis que l’on tombe en révolution. Il arrive le plus souvent qu’un peuple qui avait supporté sans se plaindre, et comme s’il ne les sentait pas, les lois les plus accablantes, les rejette violemment dès que le poids s’en allège”. Cette phrase me semble intéressante à méditer dans le cas libanais. Je ne suis qu’un simple observateur extérieur qui voit les choses de loin, mais j’ai souvent remarqué que les phases révolutionnaires notables dans l’histoire étaient souvent précédées par une amélioration des conditions économiques globales (c’était le cas en France tout au long du XVIIIès avant la Révolution française). Or, la situation libanaise (dont tu as bien rappelé l’état très dégradé de l’économie), ne semble pas correspondre à la situation révolutionnaire à la Tocqueville. Préparant un nouveau livre sur la guerre du Liban, j’ai été frappé d’observer que les transformations institutionnelles portées par les partis progressistes à l’époque (Mouvement national) s’inscrivaient largement dans un contexte de croissance économique inégalée depuis l’Indépendance. Je suis frappé aussi de voir que toutes les thématiques que tu rappelles parfaitement sur la corruption, les carences de l’Etat et autres disfonctionnements, se retrouvent déjà dans les années 50-60 et au début des années 70, c’est-à-dire au moment où certains parlent précisément et abusivement de « miracle libanais », expression que j’ai personnellement toujours remise en question dans mes différents travaux. La dimension sociale (inégalités de développement) a toujours été centrale dans l’histoire libanaise contemporaine, que ce soit lors des évènements de 1958, de 1975 et de 2019.

 

Concernant le caractère inédit et massif du soulèvement au-delà des régions et des communautés, je te suis tout à fait et personne ne peut le nier. Une partie de la presse libanaise et des médias (surtout en Occident) s’est cependant sans doute trop vite emballée sur le sujet. Je pense en effet qu’il reste à faire une sociologie précise du mouvement pour savoir exactement qui a suivi ou pas. On a vu évidemment beaucoup de Libanais dans la rue partout et même à Tripoli  mais quid des autres ? Peut-on dire que tout le Liban (comme j’ai pu le lire par ci  par là ) était dans la rue ? Les scènes mémorables de communion et de fraternisation, tout comme le réinvestissement des espaces publics par les Libanais, ne doit pas non plus faire oublier les tensions parfois extrêmes et les divisions que le mouvement a pu créer à l’intérieur des communautés,  chez les chiites et chez les chrétiens notamment (entre les pro-Aoun et les autres). J’ai cru comprendre que pour beaucoup de Libanais issus des classes moyennes et modestes, la révolution était aussi voire d’abord synonyme de souffrances au quotidien en raison des perturbations considérables liées aux difficultés de déplacements, à la montée de la violence, à la pénurie de dollars et de vivres et à la crainte d’une dévaluation dévastatrice  de la livre libanaise. Le mouvement a-t-il contribué à cimenter  voire à créer une nation libanaise comme j’ai pu le lire ? Je pense là encore qu’il faut rester très prudent. Beaucoup ont perdu économiquement avec le mouvement et des relations sociales souvent anciennes se sont fracassées pour des raisons idéologiques. Les historiens devront aussi se pencher à l’avenir sur cet aspect des choses. Je pense pour finir que le système en place est plus qu’à bout de souffle et qu’il doit être transformé, mais que la résilience de l’oligarchie au pouvoir est telle, que celle-ci ne lâchera rien sur ses privilèges et sur les méthodes les plus abjectes pour se maintenir au pouvoir. Par ailleurs, un changement de gouvernement (qui plus est de technocrates) ne modifiera pas grand-chose sur le fond, si ce n’est d’apporter des rustines et d’améliorer peut-être à moyen terme la situation économique. La révolution véritable est institutionnelle. Je ne l’ai jamais vue et ne la vois pas à l’horizon.

 

Amitiés,

Stéphane

 

Photo Credit: Shahen books, 2019 Lebanese protests, via Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0.

 

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