Comprendre les démocraties européennes après la Seconde Guerre mondiale

3 May 2022

https://press.princeton.edu/books/hardcover/9780691203485/western-europes-democratic-age** This is the second in a series of three reviews of Martin Conway’s new book Western Europe’s Democratic Age: 1945-1968.

1. Embedded Democracy – Chris Bickerton

3. The Pre-History of Post Democracy – Jan-Werner Müller

4. Response – Martin Conway

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L’ambition de l’ouvrage de Martin Conway est considérable non pas seulement par le fait qu’aborder l’histoire de plusieurs pays européens dans les décennies qui suivent la Seconde Guerre mondiale oblige à dévorer des bibliothèques entières mais d’abord par le questionnement sur les formes de la démocratie. Loin d’une approche théorique parfois portée par une partie de la science politique – il n’y a pas ici de définition unique de la démocratie mais plutôt une interrogation rigoureuse sur le contenu des institutions et de la politique -, le travail de l’historien s’inscrit au plus près des pratiques des acteurs individuels et collectifs et permet un regard assez neuf sur une période trop souvent résumée autour de quelques idées simples : reconstruction, américanisation, guerre froide. Méthodologiquement, Conway ne propose pas une approche par l’histoire des relations internationales, ni en termes d’histoire globale mais articule de manière intéressante histoire des idées politiques et histoire des institutions et des pratiques sociales – son entreprise se distingue ici des perspectives prises par les remarquables synthèses par Tony Judt et Mark Mazower sur l’histoire européenne au XXe siècle.

 

L’intérêt de la perspective de Conway est vraiment d’insister sur le fait que les formes d’équilibre démocratique atteintes dans les années 1950 ne sont pas compréhensibles si on ne tient pas ensemble les mobilisations des partis politiques, des syndicats (de salariés mais aussi d’agriculteurs), des mouvements chrétiens (dans leur diversité mais avec leur rôle prépondérant dans cette période en Europe), des consommateurs regroupés en association, des technocrates, des administrations et des femmes dont l’entrée sur la scène politique a longtemps été retardée dans certains pays où elles restaient privées du droit de vote. Le cœur de son interrogation repose sans doute sur le fait de savoir pourquoi et comment un équilibre a pu être trouvé autour d’une forme de démocratie à ce moment précis. Une des réponses du livre consiste à montrer que la stabilité (l’expression de « démocraties stabilisées » est employée par Raymond Aron comme le rappelle Conway) a été possible au prix d’une vision « cautious and unimaginative » (p. 96) mais le point se comprend d’abord comme une résultante de tensions considérables marquée par des intérêts opposés – il n’est que de penser au poids des partis communistes en France et en Italie à la Libération ou dans le cas français la trajectoire spécifique du général de Gaulle.

 

La fine connaissance de l’histoire de la Belgique est régulièrement mobilisée par l’auteur et c’est un éclairage qui complète bien les analyses sur la France, l’Allemagne ou l’Italie. Sur le cas français, que l’on connaît moins mal, on peut insister sur quelques éléments en complément de ceux rassemblés par l’auteur, qui au-delà de ses connaissances et de ses nombreuses lectures a eu la chance de bénéficier de deux très importants ouvrages publiés au cours de la dernière décennie (Philip Nord, France’s New Deal. From the Thirties to the Postwar Era, Princeton university press, 2010 et Herrick Chapman, France’s Long Reconstruction. In Search of the Modern Republic, Cambridge, Harvard University Press, 2018). Conway y insiste mais on peut d’autres exemples de la volonté de refondation de la démocratie à la Libération en France. Ainsi le philosophe et écrivain Albert Camus a dans ses articles du journal Combat (un titre de presse issu de la Résistance) des paroles très sévères contre les échecs des institutions et des hommes de la IIIe République. Parmi de multiples textes, on peut citer un éditorial du 2 septembre 1944 intitulé « la démocratie à faire » où il dénonce violement les élites radicales de la Troisième République finissante : « Le plus sûr moyen d’obtenir le désordre est donc de vouloir restaurer cet ordre médiocre et taré que représentent M. Chautemps, M. Chichery [deux anciens ministres radicaux à la fin de la IIIe République] et bien d’autres sous le vain prétexte de la démocratie. Nous sommes fâchés d’avoir à le dire, mais cet ordre ancien avec lequel on veut aujourd’hui renouer, ce n’était pas la démocratie, mais sa caricature. » La question ici n’est pas tant celle de la trajectoire politique de Camus que l’idée que pour une large part des femmes et des hommes issus de la Résistance la reconstruction politique impliquait de nouvelles formes politiques et non la répétition des institutions qui avaient sombré avec la guerre. Conway note d’ailleurs très justement : « Many of those who played an influential role in the construction of democracy after 1945 remained scarred by their personal experiences of te pre-war and wartime years […] They did not want to return to the past but escape it, by forging a new model of democracy that would provide stable parliamentarism and effective government. » (p. 16).

 

Autre exemple qui consonne bien avec ce qu’indique Conway sur les enjeux que constituent les conseils économiques après la Seconde Guerre mondiale comme une forme de renouvellement des pratiques démocratiques : le juriste Georges Vedel publie en 1947 un article dans une revue de droit intitulé : « Démocratie politique, démocratie économique, démocratie sociale ». Il y est très explicite montrant combien la réflexion sur les formes de la démocratie est un débat majeur de l’heure : « Au cours des débats constitutionnels de 1946, tant devant la première que devant la seconde Constituante, une affirmation a été répétée si souvent qu’on peut y voir le leitmotiv de ces débats et peut-être l’intuition (sinon l’idée) fondamentale d’où procède notre régime constitutionnel actuel. Cette intuition, c’est que la démocratie que nous avons vécue avant la guerre était incomplète ; elle se limitait au terrain politique et ne touchait que très imparfaitement à l’ordre économique et à l’ordre social. Il fallait compléter 1789, sinon le refaire. » (Collection Droit social, XXXI, mai 1947, pp. 45-58, p. 47). Ce moment de « démocratie sociale » que le leader socialiste Léon Blum appelait de ses vœux se retrouve dans beaucoup d’éléments qui accompagne en France les droits sociaux proclamés dans le préambule de la constitution de 1946, la reconnaissance du droit de grève, la création de la Sécurité sociale et toute une série de dispositifs développant l’État-providence.

 

L’ampleur des analyses proposées par Conway fait naître bien sûr quelques questions au fil de la lecture. On s’interroge parfois sur le fait de savoir si les enjeux impériaux ne sont pas un peu sous-évalués dans un moment où les formes de la décolonisation interrogent et déstabilisent les projets démocratiques qui se mettent en place en Europe de l’Ouest – pour la France, l’histoire de la IVe République ne se réduit pas à Diên Biên Phu et à l’Algérie mais en reste nettement déterminée. Un autre point concerne la chronologie déployée et la place du chapitre 5 du volume sur les critiques de la démocratie au début des années 1960. Conway fait le choix de laisser « les années 68 » (entendues au sens large et qui peuvent se comprendre aussi bien comme les « global sixties » que comme s’ouvrant sur les « seventies ») à part du livre ce qui est compréhensible mais questionne parfois un peu l’ensemble de la démonstration. Autre regret, le livre ne se confronte pas vraiment à l’œuvre de Pierre Rosanvallon (la seule référence citée concerne Le Sacre du citoyen, un volume publié il y a presque 30 ans) et c’est dommage car le questionnement aurait pu se poursuivre sur une histoire de la démocratie qui interroge les formes de légitimité politique, l’enjeu de l’égalité ou celui du gouvernement. Ce dernier point aurait pu être mobilisé au moins dans la conclusion où l’on peut ne pas toujours être totalement convaincu avec les pages sur la « post-democracy ».

 

Bref, ce livre très riche qui fait naître beaucoup de pistes pour relire l’histoire de nos démocraties fait souvent pensé au « classique » proposé par Charles Maier il y a bientôt cinquante ans et qui voulait quant à lui comprendre l’Europe après la Première Guerre mondiale (Charles Maier, Recasting Bourgeois Europe: Stabilization in France, Germany, and Italy in the Decade after World War I, Princeton, Princeton University Press, 2016 [1975, 1988]). De tels ouvrages méritent d’être lus et débattus car ils sont de fortes propositions et montrent la vitalité de l’histoire politique.

 


 

Alain Chatriot est professeur des universités aud Centre d’histoire de Sciences Po. Il est rédacteur en chef de la revue numérique Histoire@Politique, et son livre le plus récent est La politique du blé. Crises et régulations d’un marché dans la France de l’entre-deux-guerres (Paris : IGPDE/CHEFF, 2016).

 


 

Photo Credit: Western Europe’s Democratic Age: 1945-1968 [cover], Princeton (2020), Fair Use.

 

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