Voulons-nous vraiment la démocratie?

Laetitia Citroën
15 May 2019

Sur le film What is democracy ? d’Astra Taylor (Zeitgeist Films, 2018)

 

Les mots doivent garder leur sens, surtout lorsqu’ils portent les valeurs de toute une époque. « What is democracy ? » : la question, entêtante comme un ostinato, que ce film d’Astra Taylor adresse à un panel varié d’intellectuel.le.s et d’anonymes ne va pas de soi, et surtout, ne doit pas aller de soi.

 

Le premier enjeu, pour la réalisatrice Canado-Américaine, a été d’aller contre une évidence, finalement dangereuse : celle de croire que nous vivons en démocratie. À force de symboliser tous les avantages de la vie moderne, le mot « démocratie » finit par ne plus être interrogé. Or, comme le dit la citation du livre VI de La République placée en exergue du film : « les belles choses sont difficiles », et il faut reprendre la mesure de cette difficulté. La démocratie comprend, dans sa définition même, les sources possibles de sa corruption, et mérite d’être construite et critiquée sans arrêt, pour tenir au loin toutes les dérives possibles.

 

La véritable démocratie a-t-elle déjà existé ? Le progrès de l’histoire amène-t-il vers elle avec une constance immuable et rassurante, ou la montée récente des populismes dans quelques grandes démocraties vient-elle (enfin) nous rappeler certaines évidences sur la nature même du gouvernement du peuple par lui-même ?

 

Le projet de ce film semble tout droit sorti de la montée des populismes et en particulier de l’élection de Donald Trump. Le parti-pris du film est celui d’une explication théorique de cette victoire surprise, plutôt que sociologique ou historique, comme cela a pu être tenté ailleurs. Ce n’est pas seulement la situation contingente de l’Amérique en 2016 qui a introduit une anomalie dans la machine démocratique. Toute démocratie court le risque de se voir préemptée par les démagogues, le populisme, et ultimement, la « tyrannie », pour parler comme Platon.

 

À travers des exemples historiques et contemporains, analysés par de grandes figures intellectuelles telles que Cornel West ou Silvia Federici, on voit affleurer tout au long du documentaire un certain nombre de constantes de la « démocratie » à travers les siècles. L’idée est de montrer que les tempêtes politiques dans lesquelles nous nous trouvons pris ces dernières années n’avaient en fait rien pour nous surprendre : le populisme de Donald Trump, ou le durcissement de l’exclusion raciale et de la xénophobie aujourd’hui, ont de solides prédécesseurs, et ces problèmes faisaient déjà partie des grandes questions auxquelles était confrontée la démocratie antique. Les réflexions de Platon sur la démocratie dans La République sont ainsi le fil conducteur de l’ensemble du film.

 

Que signifie encore la démocratie, semble demander A. Taylor, à l’heure des divisions raciales au sein d’un même pays, à l’heure de la fermeture des frontières en Amérique et en Europe ? À l’heure des disparités économiques et de l’emprise de la finance ? Ces questions, mille fois posées, se retrouvent en fait depuis bien longtemps, et la réalisatrice s’emploie à remonter le cours de l’histoire, et de l’histoire des idées, pour en montrer la permanence.

 

 Communauté et exclusion

 

Y a-t-il démocratie lorsque les difficultés économiques exacerbent le désir d’exclure les immigrés, et font monter les jalousies et les haines racistes ? Où trouver alors une communauté de destin ?

 

Y a-t-il démocratie lorsque, malgré l’égalité supposée devant la loi, les Afro-américains se sentent toujours des citoyens de seconde zone ? Où trouver la « clé » de la participation véritable de tous à la vie politique, comme le demande une étudiante dans le film ?

 

Deux problèmes majeurs de la démocratie qui sont particulièrement bien mis en évidence dans ce film sont celui de l’unité de la communauté politique, et celui de la réelle prise en compte de la voix de chacun dans les décisions politiques.

 

La première condition pour que la démocratie fonctionne est la cohésion de la Cité. On a très tôt reconnu que la démocratie exigeait que chacun soit capable de modifier ses allégeances, et de se sentir partie prenante de la Cité au sens large, et plus particulièrement, de la communauté de ses voisins, comme le rappelle Efimia Karakantza, spécialiste de la pensée grecque antique. Selon Clisthène, père de la démocratie athénienne, se sentir proche de tous ses concitoyens, riches ou pauvres, qu’ils soient de notre famille ou inconnus, devait être le premier pas pour que la Cité puisse tenir. Ses réformes ont ainsi visé, avec beaucoup de pragmatisme, à modifier la géographie, presque la géométrie, de la ville pour permettre ce qu’on appellerait aujourd’hui une véritable « mixité sociale ».

 

Or, la question de l’intégration des immigrés, et à l’inverse, celle de l’identité « nationale », grèvent nos pays. Toute démocratie clame, dans ses principes, qu’elle est pour l’inclusion, et cependant, historiquement, toutes les démocraties ont toujours pratiqué des exclusions à l’intérieur (les esclaves de la démocratie athénienne) comme à l’extérieur. Le film dénonce ainsi fermement les différentes exclusions qui continuent à exister dans les grandes démocraties (en particulier avec la question raciale aux Etats-Unis, ou le renforcement des frontières en Europe), et montre l’extrême difficulté de créer une société pleinement homogène.

 

Et cependant, c’est peut-être l’une des subtilités les plus intéressantes du film que de montrer l’importance pour une communauté d’avoir une étendue géographique limitée, et donc des frontières, pour créer un sentiment d’appartenance commun, et donc une démocratie qui ait du sens pour chacun. La démocratie a besoin d’être locale, car « l’identité » aussi est importante pour renforcer, précisément, la cohésion d’un peuple, comme l’explique Wendy Brown dans le film. Face aux atteintes globales portées à la démocratie (notamment sur le plan économique), la réponse consiste précisément, selon elle, à défendre la démocratie à l’échelle locale, au nom d’une identité clairement ancrée dans un lieu et dans une culture.

 

C’est en partie sur le plan économique qu’est posé le second problème de la démocratie, celui de savoir comment faire entendre pleinement la voix et les choix des citoyens. Les mouvements de démocratie spontanée, comme les mouvements Occupy au moment de la crise économique de 2008 (auxquels la réalisatrice a participé) ou de la crise de la dette grecque, ont été suivis d’un tel silence politique (voire d’une trahison pure et simple) que l’on pourrait croire que la démocratie véritable est une utopie.

 

Comment changer de système ? Comment donner du poids à la voix de chacun dans le débat démocratique ? C’est la question que pose depuis bien longtemps la communauté afro-américaine, qui subit, sur un autre plan, un lourd déni de ses droits, et les réponses qu’elle y apporte divergent fortement. La démocratie doit-elle être améliorée, soignée dans ses manquements ? C’est ce à quoi s’est employé « Mickey » Michaux Jr., militant pour les droits civiques proche de Martin Luther King et élu de l’Assemblée de Caroline du Nord pendant près de 40 ans, et interrogé au début du film. Ou bien, comme le clame Angela Davis : « The system cannot be fixed », le système est-il vicié à sa base même ?

 

Après tout, la démocratie athénienne avait ses esclaves ; l’indépendance américaine s’est faite au nom de la liberté, mais au sein d’une société restée fondamentalement esclavagiste. N’est-ce vraiment qu’une coïncidence ? Au bout du compte, comme le souligne Cornel West, les structures de domination continuent d’exister au sein de la démocratie, et selon lui, cela ne changera pas. L’analyse des multiples structures de domination, sociale et économique, qui perdurent dans la société, ressort de façon claire et convaincante dans le film de Taylor. Mais la question de savoir comment parvenir à une véritable démocratie reste en partie inachevée.

 

Le désir de démocratie

 

Au-delà de la difficulté pour les citoyens de se faire entendre, le documentaire ne cesse de souligner le manque d’implication global de leur part pour défendre réellement leurs libertés. Sommes-nous lâches, ou paresseux ? Au bout du compte, ne sommes-nous pas toujours tentés de nous en remettre à « ceux qui savent », voire aux algorithmes, pour prendre des décisions pour nous ? L’actuel consensus sur la démocratie est dangereux : croire que nous sommes en démocratie, c’est oublier non seulement qu’elle doit être défendue, et qu’il est de notre responsabilité de la construire, mais surtout, c’est présupposer que nous la désirons spontanément.

 

Le gouvernement de soi ne va pas de soi. Devons-nous admettre que les humains ne sont pas tous épris de liberté, en tout cas pas au point de la défendre de préférence à toute autre passion ?

 

Les choses seraient finalement plus simples, certainement, si nous avions tous et toutes la Passion de la Liberté chevillée au corps, et que chaque tentative pour nous empêcher de prendre nos propres décisions éveillait en nous un esprit de révolte inextinguible et farouche.

 

Pour expliquer ce qu’est le désir de liberté, le film donne la parole à une jeune réfugiée syrienne, dont le témoignage est certainement la meilleure définition de ce que l’on entend par ce mot : « le droit d’avoir un travail, de fonder une famille, de ne pas craindre pour sa vie, de ne pas être violée (…) ; que pourrait-on vouloir de plus ? ». Et cependant, la plupart des citoyens est-elle consciente des responsabilités à porter pour construire cette liberté ?

 

« Comment faire d’un peuple non-démocratique une démocratie? », demande Wendy Brown. Il faut créer non seulement la démocratie, mais le désir de démocratie, il faut entretenir ce désir, et c’est probablement là le message le plus original du film.

 

L’éducation à la démocratie n’est pas seulement l’apprentissage du respect des lois, des limites à fixer à la liberté de chacun, comme le pensent la plupart des citoyens, dans une réactualisation (jamais vraiment justifiée) du vieux principe « ne fais pas à autrui… »

 

Il faut, bien avant cela, apprendre à se convaincre que la démocratie est désirable, et que la liberté est désirable. Il faut créer le désir, et la question restera ici en suspens de savoir s’il faut vraiment pour cela employer des artifices aussi radicaux que ceux envisagés par Rousseau (l’éveil du sentiment patriotique par une religion civile), voire par Platon, qui voulait mentir délibérément au peuple pour son propre bien. L’éducation à la démocratie aura-t-elle toujours un arrière-goût de propagande ? Le désir de véritable liberté politique est-il si ténu qu’il nécessite de tels détours ?

 

Le meilleur régime ?

 

De ce long périple qui mène de Berkeley à l’agora d’Athènes (et retour), on ressort malheureusement de cette réflexion filmée par une porte un peu facile. En effet la réalisatrice a choisi de s’ouvrir à une grande diversité de réponses. Leurs formulations diverses (des professeurs d’Université aux coiffeurs de rue), apportent une passionnante polyphonie – certains s’excusant de donner des réponses non canoniques à ce fameux « qu’est-ce que la démocratie ? ». C’est certainement voulu : il faut laisser l’ensemble des voix s’exprimer avant de parvenir (ou non) à une conclusion, et à une décision pour agir.

 

Cependant, cette ouverture du regard ne remet jamais en question le présupposé de départ, qui est que la démocratie est bonne. Or le film procède à un retour aux sources, et s’appuie sur un regard platonicien sur la démocratie. Platon est ainsi présenté tout au long du film comme un grand sage, qu’il suffirait presque de relire pour faire sens de notre quotidien, et pour en prévenir les maux.

 

C’est là à la fois l’originalité et le point faible du film. Il était en effet tout à fait urgent de réinterroger le mot « démocratie » de façon intransigeante, aussi bien dans ses fondements théoriques que dans tous les problèmes que rencontre sa mise en œuvre. Comme le dit Wendy Brown au début du film, « peut-être que la démocratie n’a jamais été pleinement réalisée dans le monde » – elle n’existe, au fond, jamais qu’en Idée.

 

Pour rendre notre regard lucide sur l’état actuel de la démocratie, la sévérité de Platon à l’égard de ce type de régime politique était sans doute un bon guide. Pourtant, la conclusion de l’enquête n’a rien de platonicien. Au bout du compte, les diverses failles constatées, aussi bien par nous aujourd’hui que par Platon il y a 2300 ans (la difficulté d’éduquer la population au gouvernement de soi, les inégalités de richesse qui sont une menace permanente à l’égalité), ne seraient que contingentes. Contingentes, et cependant éternelles, puisqu’à toute époque elles ressurgiront, et qu’à tout moment il faudra retrouver des moyens de les surmonter.

 

Platon, dans cette entreprise, très mondaine et pragmatique, ne saurait réellement nous guider. Il ne croyait guère au génie du peuple, et défendait tout au contraire un gouvernement de ceux qui savent, les philosophes rois, chose que précisément Astra Taylor veut éviter. Cornel West le précise d’ailleurs en passant : les réformes les plus significatives de l’émancipation des Afro-Américains ne se sont pas faites par un vote de la majorité, mais sous une forme autoritaire, imposée d’en haut.

 

Suffira-t-il alors vraiment, comme le conclut le film, d’éduquer les citoyens, pour les rendre capables de prendre des décisions pour se gouverner par eux-mêmes ? Il est dommage que le film, si foisonnant dans la diversité des voix auxquelles il donne la parole, et sincère dans son désir d’aller à la rencontre de ceux qui ne savent pas très bien ce qu’est la démocratie, revienne finalement à une conclusion banale, en deux parties : d’une part, la démocratie « bien appliquée » a forcément des bienfaits, et d’autre part, il est possible, malgré tout, de tenir à l’écart les grands défauts de la démocratie, qui ne sont que des accidents de parcours, des failles de fonctionnement. La fin est un peu trop rassurante, et on aurait aimé, non pas certes une remise en cause du système démocratique, mais une plongée peut-être plus résolue auprès de ses détracteurs. On ne peut, au mieux, que se raccrocher à l’affirmation de Wendy Brown : « la démocratie est un régime que nous ne cessons de critiquer, et auquel cependant nous ne cessons de revenir, parce que nous voudrons toujours nous gouverner par nous-mêmes ».

 

Ainsi, le film aura quitté Platon sans prévenir, et ne se sera jamais inscrit dans le cadre de la question centrale de La République, celle, plus large, du meilleur régime politique. La mise en évidence des failles et des risques de la démocratie dans le film est pourtant si convaincante que la tâche finale à laquelle il nous renvoie – celle de la construction de la démocratie, notamment par l’éducation – semble titanesque, voire condamnée d’avance.

 

Le chemin de la démocratie est donc difficile. Comme Astra Taylor l’affirme en titre de son dernier livre, qui accompagne ce film : « Peut-être que la démocratie n’existe pas. Mais elle nous manquera quand nous l’aurons perdue ».

 

Photo Credit: Javedar – Own work – via Wikimedia commons, “Refugees Greece Protest“, CC0,

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