Taxe Warren sur la fortune : sortir du piège de la croissance

10 December 2019

La campagne pour l’investiture démocrate à la présidentielle américaine d’Elizabeth Warren est incontestablement la sensation politique de l’année à gauche. Deux de ses propositions jugées « radicales » par les commentateurs conservateurs et qui font débat jusque dans les rangs de ses supporters recueillent pourtant l’assentiment d’une majorité d’Américains : la transformation du système de santé, notoirement injuste et inefficace, en un régime public proche des standards européens et l’introduction d’une taxe sur les patrimoines supérieurs à 50 millions de dollars, destinée en partie à financer la réforme du système de santé.

 

La manière dont s’organise la promotion dans l’espace public de cette petite révolution socio-fiscale illustre parfaitement les raisons pour lesquelles les progressistes de part et d’autre de l’Atlantique ont tout intérêt à sortir d’urgence du piège de la croissance.

 

La justification de la taxe Warren est rendue nécessaire par les procès en incompétence économique intentés à la candidate démocrate, procès, qui, sans imagination aucune, relèvent des rhétoriques identifiées il y a déjà longtemps par Freud et Hirschman : la taxe Warren est inutile, elle est contre-productive, et elle est de toute façon inapplicable. Dans le camp progressiste, on croit donc avoir trouvé la parade avec cet argument réaliste s’il en est : la taxe Warren serait pro-croissance (« pro-growth »). Différents arguments sont mobilisés pour démontrer le bien-fondé de cette ligne de défense on ne peut plus clintonienne.

 

D’abord, historiquement, les périodes de forte croissance aux Etats-Unis depuis 1945 ont été caractérisées par des niveaux d’inégalités économiques faibles, notamment du fait d’une taxation élevée sur les hauts revenus et les grandes fortunes. A la lumière de ces précédents, il n’y aurait pas de raison de penser que la taxe Warren réduirait la croissance.

 

Ensuite, cette nouvelle fiscalité serait souhaitable parce qu’elle amoindrirait le pouvoir économique des plus riches et donc par ricochet leur capacité de nuisance politique qui se traduit par des mesures inégalitaires qui pénaliseraient la croissance.

 

Enfin, les recettes que cette taxe génèrerait, qui seraient investies dans la réforme des systèmes de santé et d’éducation, en ferait un instrument « pro-croissance » efficace en vertu du principe keynésien bien connu selon lequel les plus pauvres dépensent une part plus importante de leur revenu que les plus riches (hypothèse maintes fois vérifiée connue sous le nom de « propension marginale à consommer »).

 

Le piège rhétorique dans lequel tombe ici les progressistes américains tient à deux principes : réduire les inégalités est bon en soi ; réduire les inégalités se justifie en outre par l’augmentation du bien-être humain, pas de la croissance du produit intérieur brut (PIB).

 

Reprenons les arguments invoqués : un haut niveau d’imposition sur le capital des plus riches ne nuirait pas à la croissance comme le prouvent les cycles économiques passés. Certes les taux de croissance ont été plus élevés au cours des années 1960 alors que la fiscalité sur le patrimoine était également plus forte, mais il se trouve que les Etats-Unis connaissent actuellement la phase de croissance la plus longue de leur histoire (125 mois consécutifs d’augmentation du PIB) avec des taux d’imposition sur le capital qui n’ont jamais été aussi faibles et des inégalités de revenu et de richesse qui n’ont jamais été aussi fortes. La deuxième phase de croissance la plus longue de l’histoire économique des Etats-Unis, l’expansion clintonienne de 1991 à 2001, a également été marquée par des inégalités de revenu et de patrimoine très fortes (le revenu du top 1% augmentant environ 5 fois plus que celui des 99% restants). Il est donc facile de retourner l’argumentation « pro-croissance ». Le plan fiscal de 2017, l’un des plus socialement régressifs de l’histoire du pays, fournit l’expérience probante la plus récente du lien croissance-fiscalité-inégalités : dans les Etats-Unis d’aujourd’hui, quand on abaisse massivement les impôts des plus riches et que l’on augmente donc substantiellement les inégalités, la croissance augmente significativement. La croissance américaine étant tirée par les inégalités, il y a toutes les raisons de penser que, réciproquement, augmenter les impôts des plus riches fera baisser le PIB au moins à court terme, non pas parce que la baisse des inégalités est un mauvais objectif social mais parce que le PIB est un mauvais indicateur économique.

 

Ensuite, le parasitage politique des plus riches, le fait par exemple qu’ils puissent désormais littéralement s’offrir des pans entiers de l’espace démocratique comme le montre la carrière politique de Michael Bloomberg mais bien entendu surtout celle de Donald Trump, est un péril pour la démocratie, pas pour la croissance. On retrouve ici toute la dangerosité de l’instrumentalisation de la justice par l’efficacité économique, dénoncée au sujet de l’égalité de genre par Réjane Sénac. La justice sociale est bonne en soi du fait de ses bienfaits démocratiques directs, elle possède donc une valeur intrinsèque, indépendante de son utilité pour la croissance.

 

Enfin, l’idée proprement géniale du plan Warren consistant à taxer le capital surabondant des plus riches pour financer le développement humain défaillant du plus grand nombre ne revient pas à taxer le capital improductif pour augmenter la croissance, mais à taxer la croissance inutile pour augmenter le bien-être. Il faut donc impérativement changer de référentiel économique pour comprendre pourquoi le plan Warren serait vital à ce pays ravagé par les inégalités que sont devenus les Etats-Unis.

 

Car les Etats-Unis du début du 21ème siècle ne souffrent pas d’un défaut de croissance. Ils souffrent d’un manque d’éducation de qualité accessible, de soins abordables, de salaires équitables, de bien-être de leur jeunesse, de temps libre, de liens relationnels, de mobilité sociale, d’infrastructures en bon état, de confiance dans les institutions, d’adaptation suffisante au changement climatique, de qualité de l’air, de protection de la biodiversité, de justice environnementale. Par-dessus tout, les Etats-Unis d’aujourd’hui manquent « d’égalité des conditions ».

 

Rien de tout cela ne signifie que la réduction des inégalités par une fiscalité à la hauteur de leur explosion contemporaine ne soit pas souhaitable éthiquement, nécessaire politiquement et utile socialement, aux Etats-Unis comme partout où ces inégalités menacent la cohésion sociale. Ni qu’il n’y a pas un argument d’efficacité à mobiliser contre la montée des inégalités, au-delà de l’argument de justice. Mais il faut bien s’entendre sur le sens de cette efficacité : il s’agit de comprendre et de montrer que les inégalités de revenu et de pouvoir sont un obstacle au développement humain comme au développement soutenable, pas à la croissance.

 

Au contraire, si l’ultima ratio de la réduction des inégalités devient l’augmentation de la croissance, si la lutte contre les inégalités n’est acceptable que conditionnée par elle, alors la légitimité comme la pertinence de cette ambition de justice s’effondre.Au fond, pour lutter véritablement contre les inégalités, il faut sortir de la croissance. Le débat économique autour du plan Warren illustre finalement assez bien une vérité politique très ancienne : à trop vouloir convaincre ses adversaires, on peut finir par leur ressembler.

 

Photo Credit: Gage Skidmore, Elizabeth Warren, via Flickr, CC BY-SA 2.0.

 

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