Mai 68, mouvement populiste ?

David Sessions
24 May 2018

 

Le réédition du livre du sociologue Alain Touraine sur les événements de mai-juin 1968 nous donne l’occasion de revenir sur son analyse du « mouvement de mai » et son contexte intellectuel. Paru en 1968, Le mouvement de Mai, ou le communisme utopique (Seuil) se révélerait de loin l’analyse la plus théorique et sophistiquée à voir le jour dans la vague d’interprétations écrites à chaud. Le fait que Touraine ait modifié sa perspective à travers de nouvelles préfaces et postfaces ajoutées au fil des décennies nous permet de mieux apprécier la portée historique et théorique de l’ouvrage.

 

Normalien qui a fait d’abord des études d’histoire, Touraine est entré dans le petit cercle du sociologue Georges Friedmann au CNRS et est devenu l’une des figures importantes de la première génération en France des sociologues du travail. Bien avant 1968, il réalisait des études « de terrain » encore célèbres sur les rapports entre la technique et le travail, notamment aux usines Renault ; dès 1959, il faisait partie de l’équipe de rédaction d’une nouvelle revue, Sociologie du Travail, qui a rapidement occupé une place importante dans le paysage de la sociologie française. Comme les autres sociologues du travail d’après-guerre, Touraine était un grand lecteur de la sociologie américaine, marquée à l’époque par les idées du sociologue du Department of Social Relations de Harvard, Talcott Parsons. Célèbre traducteur et héritier de l’œuvre de Max Weber, T. Parsons avait transformé la pensée pessimiste et mélancolique du mandarin allemand en un système « fonctionnaliste », qui sous-tendait les idées optimistes sur l’évolution et la modernisation universelle prônées par les scientifiques américains d’après-guerre.

 

Les premiers travaux de Touraine proposaient une analyse de la conscience ouvrière par rapport à la modernisation technique. Ces travaux s’inscrivaient dans la problématique de la modernisation, mais en même temps cherchaient à contrer l’effacement du conflit social caractéristique de la pensée sociologique américaine et les institutions modernisatrices européennes. Financées par le Commissariat Général au Plan et l’Agence européenne de productivité et souvent menées en équipe, les premières études de Touraine ont refusé l’identification du progrès technique au progrès social typique des modernisateurs. Touraine se méfiait du discours sur la « fin des idéologies » et la disparition imminente des conflits de classe grâce à la production et la consommation de masse, thèses qui dominaient alors le débat international. Son propre travail théorique essayait de dépasser le marxisme tout en demeurant attentif  à la conflictualité du monde social.

 

C’était dans le cadre de ce débat international sur ce que l’on commençait à nommer la « société industrielle » qu’il faut comprendre l’analyse de Touraine des événements de 1968 : à la charnière entre ses études de la conscience ouvrière et son intérêt pour les « mouvements sociaux » qui marquerait son œuvre postérieure et sa renommée mondiale. Responsable du département de sociologie à Nanterre au moment où le milieu étudiant entre en éruption, il comptait parmi ses étudiants Daniel Cohn-Bendit et d’autres acteurs principaux. Après des mois d’observation, Touraine a signé une analyse généralement positive des espoirs et des efforts du mouvement, même s’il en a livré un bilan politique presque nul. Il a surtout accueilli le « retour » du conflit social comme la validation de ses critiques des illusions « technocratiques » de la société d’après-guerre : « Le temps où on parlait de la fin des idéologies, de l’apaisement des conflits sociaux, du remplacement des politiques par les stratégies et des conflits par les négociations s’achève ». Le mouvement de mai est par ailleurs une révolte menée spécifiquement contre la vision technocratique de la société que Touraine appellera « programmée », c’est-à-dire une société dominée par une classe qui dirige non seulement le monde du travail mais aussi la vie privée, les désirs et les besoins des individus, pour assurer une croissance permanente.

 

Si Touraine n’hésitait pas à désigner le mouvement de mai comme une « nouvelle lutte des classes », ce terme puise son sens dans une analyse plus générale de l’évolution socioéconomique de la société industrielle. La « nouvelle société » qui a engendré la révolte de mai, ce que Touraine appellera prochainement une « société post-industrielle », n’est plus « proprement capitaliste », c’est-à-dire que l’entrepreneur du capitalisme libéral est défavorisé par rapport aux appareils responsables de la croissance. Dans une telle situation, les revendications du mouvement ouvrier traditionnel « perdirent leur influence » parce qu’ils « combattaient des ennemis anciens au lieu de définir des problèmes nouveaux ». Les étudiants sont au centre de la nouvelle lutte des classes non seulement parce que l’université est désormais intégrée aux appareils de production, mais parce que les revendications « culturelles » des étudiants sont plus en phase avec les structures objectives d’une nouvelle société dans laquelle l’exigence de production touche les dimensions « qualitatives » de la vie sociale plutôt que des dimensions strictement économiques.

 

L’analyse de la lutte des classes dans Le mouvement de Mai n’échappe pas entièrement aux notions évolutionnistes de son temps ; comme les penseurs du « post-capitalisme » aux États-Unis étudiés par l’historien américain Howard Brick, Touraine hésite même à qualifier la société française de 1968 de « capitaliste ». Touraine affirme à plusieurs reprises que les revendications « économiques » du mouvement ouvrier sont dépassées et que les ouvriers eux-mêmes sont des retardataires portés par une avant-garde étudiante et professionnelle—une version de la notion fameuse d’une « nouvelle classe ouvrière » qui met à la tête des conflits sociaux une nouvelle élite technique, hautement qualifiée. Le travail des historiens comme Xavier Vigna a plus récemment montré que la « subordination ouvrière » des années 1968 était conduite par des ouvriers spécialisés traditionnels plutôt que par une nouvelle avant-garde, qu’elle n’était en rien strictement économique et s’avérait plus durable que le mouvement étudiant, se prolongeant jusqu’au seuil des années 1980. Déjà quelques années après la première édition du Mouvement de Mai, dans une postface écrite en 1972, Touraine tempère cette dimension de l’analyse en reconnaissant la persistance d’une « condition ouvrière » dans la « société programmée » et utilisant plus librement l’adjectif « capitaliste ». Il  conclut que l’industrialisation d’après-guerre avait brutalement marqué la société française au point de ne pas voir disparaître à court terme les problèmes et les conflits ouvriers.

 

Le lecteur contemporain du Mouvement de Mai sera peut-être frappé par l’analyse suggestive d’une révolte contre les technocrates, de nouveau pertinente dans un moment historique où les « élites » et les « globalistes » sont de plus en plus ciblés par les mouvements populistes de droite et de gauche. Le mouvement de mai est, d’après Touraine, « par bien des aspects plus proche du populisme que de la lutte de classes ». Le populisme « se forme au moment de l’entrée dans une société nouvelle » et est « avant tout, au nom de certaines valeurs communautaires, la volonté d’assurer un progrès sans rupture, et donc de rejeter les agents extérieurs du progrès ». Dans le mouvement de mai, « l’appel des militants étudiants au peuple est bien un effort pour mobiliser la société contre des dirigeants qui ne sont certes pas nationalement étrangers, mais qui le sont socialement, qui apparaissent comme un appareil d’État, imposant sa domination économique et politique à la société ». Ce populisme ressort de l’aliénation sociale que Touraine définira dans La société post-industrielle (Seuil, 1969) comme « la réduction du conflit social par le moyen d’une participation dépendante ».

 

Touraine fait l’analogie avec la domination impérialiste pour décrire les « zones géographiques ou des catégories sociales, sous-développées ou ‘marginales’ et qui sont utilisées comme de simples ressources pour le renforcement du centre qui les domine ». Le type nouveau de domination qui laisse de côté des zones « marginales » ou des participants « dépendants » peut susciter des luttes populaires de deux sortes : « D’un côté, c’est l’appel aux orientations mêmes de la société contre leur appropriation privée par la classe dirigeante ; de l’autre, c’est la résistance de l’expérience personnelle et collective à des changements qui ne sont pas contrôlés par la collectivité ». La société des années 1970, dit Touraine, « ne rejette pas le progrès technique et la croissance économique, mais sa soumission à un pouvoir qui se proclame impersonnel et rationnel, qui répand l’idée qu’il n’est plus lui-même que l’ensemble des exigences du changement et de la production ».

 

Touraine a sans doute considéré que le « populisme » du mouvement de mai est une indication de son incertitude devant l’histoire, son mélange des « forces du passé et forces de l’avenir » qui n’est arrivé qu’à opposer une « utopie » sans stratégies aux « nouveau maîtres ». Même si on refuse le déterminisme implicite de cette analyse d’une « nouvelle société » inévitable, l’analyse de Touraine semble bien décrire une opposition qui continue à structurer notre moment historique. Les déficits démocratiques de l’ère néolibérale et de l’époque keynésienne des « Trentes Glorieuses » ont produit des oppositions entre centre et périphéries : ceux qui ont les moyens de s’adapter au changement et ceux qui ne les ont pas. Si les « exigences du changement » sont aujourd’hui imposées par des marchés mondiaux « isolés de la démocratie », pour reprendre la phrase de l’historien Quinn Slobodian, et non par les analyses scientifiques des planificateurs, il n’est pas question que les luttes sociales récentes s’opposent de plus en plus aux « pouvoirs impersonnels » qui mènent des ruptures économiques et sociales autoritaires et répondent perpétuellement qu’il n’y a pas d’autre choix. À l’heure des bouleversements numériques, l’opposition aux changements qui ne seraient pas effectués démocratiquement (c’est-à-dire, « contrôlés par la collectivité ») semble correspondre à un populisme qui mérite d’être conservé.

 

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