L’Italie face aux épidémies : un retour de l’histoire ?

Stéphane Malsagne
30 March 2020

A l’heure où l’épidémie de Covid-19 place l’Italie du nord (Lombardie) comme l’un des épicentres majeurs de la pandémie mondiale avec le plus fort nombre de victimes à ce jour, un retour vers le Moyen-âge montre à quel point la mort liée aux épidémies figure déjà au centre des problématiques de l’histoire italienne. Parmi les études de démographie disponibles sur l’Occident médiéval, celle publiée en 1978 par l’historienne Christiane Klapisch-Zuber, Les Toscans et leurs familles. Etude du catasto florentin de 1427, s’impose comme une référence incontournable. Florence décide en effet en 1427 de rédiger une description exhaustive de ses sujets, de leurs patrimoines, contribuant ainsi à faire de la démographie toscane une des mieux connues de l’Europe du XVe siècle. Le catasto concerne environ 60 000 feux, y dénombre plus de 260 000 personnes, enregistre systématiquement biens meubles et immeubles et apporte des renseignements uniques sur la richesse, les activités économiques et démographiques de Florence et de sa région.

 

Le catasto apporte en outre des informations précieuses sur la mort à Florence à une époque où le retour des épidémies de peste (après la grande peste noire de 1347-1349) est encore fréquent. La peste a refait en effet son apparition dans la cité italienne en 1400 puis entre 1424 et 1430 sous la forme de deux épidémies d’amplitude moyenne. Deux sources principales permettent de nous renseigner sur la mort et les pratiques mortuaires en vigueur à l’époque : la catasto lui-même et le Livre des morts. Le catasto ne s’apparente toutefois pas à un véritable registre de décès car malgré l’obligation pour les citadins de déclarer la mort de chaque membre de leur feu, beaucoup ne se soumettent pas à la règle et les déclarations de décès se révèlent insuffisantes à Florence et dans les localités tocanes environnantes. Plus intéressantes en revanche, les archives florentines conservent des listes beaucoup plus importantes de défunts appelées Libri dei Morti ou Livres des Morts. Depuis 1385, des relevés de sépultures (surtout à Florence) sont en effet conservés dans les Libri. Les relevés sont effectués par des « entrepreneurs de pompes funèbres » (ou becchini).

 

Selon les statuts communaux de 1415, un entrepreneur de pompes funèbres devait déclarer le « nom du défunt ainsi que son pronomine, son quartier et sa paroisse ». Quand le défunt est un enfant, le notaire déclare généralement, non pas son nom de baptême, mais celui de son père ou du chef de famille où a vécu l’enfant comme le montre l’exemple suivant : « un enfant de Giovanni di ser Nello, paroisse de San Lorenzo, repose dans ladite église. Il s’est noyé dans le Mugnone ». Lors des retours de peste en 1424 et 1430, le notaire enregistrait toutes les causes de décès après les noms des défunts. A Florence, les funérailles privées qui auraient pu échapper aux enregistrements des entrepreneurs étaient impossibles car les statuts communaux exigeaient que les portes de la maison du défunt restent ouvertes, afin de permettre aux employés de vérifier la bonne observance du règlement des obsèques. Selon l’éthique religieuse de cette époque, chacun, quel que soit son âge ou sa fortune, avait le droit à la même dignité spirituelle et à une sépulture chrétienne. Vagabonds, mendiants, prostituées, criminels, étrangers et immigrants sont ainsi bien représentés dans les Livres des morts.

 

Entre 1424 et 1430, en dépit des deux épidémies de peste, Florence ne semble pas souffrir de pertes véritablement spectaculaires, en comparaison avec celles de l’année 1400. La moyenne annuelle des décès urbains avoisine les 1445 personnes. Comme Florence compte en 1427 une population d’au moins 40 000 âmes, les sépultures permettent d’aboutir à taux de mortalité de 36,4 décès pour 1000 habitants, chiffre probablement sous-évalué. Les pics liés aux épidémies de 1400, 1424 et 1430 montrent qu’une surmortalité pouvait toutefois provoquer une flambée de la mortalité urbaine. La peste de 1430 faucha ainsi au moins 1 habitant sur 10.

 

La mortalité florentine à travers les Livres des Morts entraînet-elle des inégalités selon les tranches d’âge ? La mortalité enfantine demeure extrêmement inconstante : près de 103 pour mille habitants lors de l’épidémie de 1424 (soit près du double du taux de mortalité des adultes) mais 14 pour mille en 1427 (année sans peste), soit un taux plus bas encore que celle des adultes. Les petites filles mouraient en moins grand nombre que les garçons. Pour les femmes mariées, la peste représentait la première des menaces, alors que les veuves, plus âgées, étaient beaucoup moins vulnérables à la peste. La vulnérabilité à la peste en Toscane est d’autant plus forte que la catégorie d’âge est basse et si un Florentin survivait à une ou deux grandes mortalités, il avait toutes les chances de survivre aux suivantes. La peste demeure la principale cause de décès à Florence et sa région entre 1424 et 1430. Pendant ces 7 années, 3196 des 7718 corps ensevelis (soit 41,4%), furent ceux de pestiférés. Pendant cette période, la mortalité par peste est si forte qu’elle place dans l’ombre toutes les autres causes de décès. Les défunts morts de la peste sont aisément reconnaissables car les notaires griffonnaient généralement di segno (« avec la marque de la peste ») dans la marge droite de la rubrique et ajoutaient en outre un P majuscule en face du nom. La peste bubonique touche de manière indifférenciée toutes les tranches d’âge et toutes les catégories sociales, même si les enfants de familles les plus défavorisées en furent particulièrement victimes. Elle emporta plus de deux mourants sur cinq à Florence et les jeunes adultes en payèrent le plus lourd tribut.

 

A l’image de l’épidémie violentebrutale et meurtrière de Covid-19 qui s’abat sur le monde et le nord de l’Italie en 2020 (suivie probablement d’une deuxième vague encore indéterminée), les mortalités qui ont touché Florence et la Toscane à l’époque du catasto se signalent aussi comme le souligne Christiane Klapisch-Zuber par « leurs violentes fluctuations annuelles et par le déchaînement brutal, parfois, d’une grande peste. Dans ces conditions de mortalité, aussi effrayantes que changeantes, les Toscans devaient affronter la tâche redoutable d’assurer la stabilité, la prospérité et la survie de leurs familles ». La peste noire de 1347 et les retours d’épidémies postérieurs ont décimé la population européenne (le royaume de France aurait alors perdu près d’un tiers de sa population). Entre l’époque médiévale et 2020, les conséquences liées aux épidémies n’ont hélas guère changé comme le souligne la grande médiéviste Claude Gauvard: « Après la peste noire, la société médiévale n’a pas tiré les leçons de la crise, rien n’a vraiment changé. La crise a au contraire développé l’individualisme et exacerbé la xénophobie, le repli ».

 

Photo Credit: Masaccio, via Wikimedia Commons, Public Domain.

 

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