De l’Immigration

Adrien Abecassis
23 January 2018

This is a guest post by Adrien Abecassis.

Adrien Abecassis est Visiting Fellow au Weatherhead Center for International Affairs de Harvard. Diplomate de formation, il a été conseiller pour les affaires européennes puis conseiller politique à l’Elysée de 2012 à 2017.


La France revient, à nouveau, à un débat sur l’immigration. Les journaux ont leur marronniers, la politique ses débats qui comme les amaryllis fleurissent tous les 2 ou 3 ans – en temps politique, cela fait une à deux fois par quinquennat.

 

Le précédent gouvernement avait cherché à soigneusement éviter le sujet, même si l’actualité le rattrapa parfois. Celui-ci prend les devants. Il faut dire que la crise des réfugiés a, sinon rendu obsolète, du moins montré les béances dans les dispositifs d’accueil et de prise en charge des demandeurs d’asile et migrants. Une révision législative était nécessaire.

 

Mais sur ces sujets, les débats déclenchés sont tout sauf technique et parlent souvent de beaucoup de choses sauf du projet de loi. Personne d’ailleurs ne connaît encore le texte qui sera proposé au Parlement. Ce qui n’a pas empêché les échanges de s’enflammer en un rien de temps, les politiques de se déchirer et les tribunes de se déployer. Tout ce que l’on a pour l’instant est une circulaire qui autorise des équipes relevant du Ministère de l’intérieur à pénétrer dans des centres d’hébergements pour y réaliser des contrôles (pour pouvoir les orienter vers les structures adéquates selon le gouvernement, pour mieux les expulser selon les associations) ; et des accusations de comportements violents de la part des forces de police à Calais (scandaleux s’ils sont avérés mais que la police réfute).

 

Sur la plupart des autres sujet, rien de cela n’enflammerait de tels débats. Mais sur l’immigration, si, à coup de mobilisations, de lettres ouvertes aux signataires plus ou moins reconnus, et de comparaisons historiques franchement hasardeuses. C’est bien cela qui, au fond, interroge. Pourquoi autant de passion lorsqu’il s’agit de ces sujets ? Parce que nous touchons là à quelque chose d’ontologique, d’existentiel, et de toujours remis sur le métier : la définition de la nation.

 

Les lois sur l’immigration ont pour effet (par fonction !) de redéfinir les contours de la nation. Qui est dedans, qui est dehors ? Qui est inclus, qui est exclus ? Il faudrait, pour y répondre, pouvoir apporter une réponse à la question : qui sommes-nous ? Or cette question pourra revenir nous hanter encore longtemps : elle n’a pas de réponse.

 

Il n’y a pas d’origine à la France. Renan notait malicieusement qu’« il n’y a pas dix familles en France qui puisse fournir la preuve d’une origine franque… ». La France n’est pas franque, pas plus qu’elle n’est romaine, gauloise, latine, germanique, celte ou chrétienne. Elle est tout cela et beaucoup d’autre chose à la fois ; donc rien de cela. Sur ce territoire qui n’a pas de définition géographique évidente, terre de passage que des populations n’ont cessé de traverser à travers l’histoire, il a fallu inventer autre chose que des titres historiques de sédentarité pour forger une communauté, fixer des règles communes et partagées.

 

Ce qui a été inventé a été d’abord l’Etat – sous Richelieu – puis la République. C’est-à-dire, au fond, un simple projet commun, une volonté partagée de vivre ensemble qui se conjugue à une allégeance non pas à une histoire, une ethnie ou une religion, mais à un certain nombre de règles délibérées collectivement pour permettre et organiser cette vie commune.

 

Il ne peut donc, par construction, y avoir en France une identité figée, éternelle. La France ne peut avoir qu’une identité processuelle – donc compliquée. Notre seule identité, ce sont les mécanismes et les procédures qui forgent notre sentiment d’appartenir à la même communauté. Soit : l’éducation nationale gratuite, laïque et républicaine, les mécanismes de solidarité et de protection sociale, la laïcité, l’attachement aux services publics qui connectent les gens et les territoires… Pour reprendre les catégories de Ricoeur, une identité « idem » de la France serait un non-sens ; et s’il y a une identité « narrative » elle ne concerne que le futur, la projection. Ce pays sans origine tient par la projection dans son avenir. « Notre héritage n’a pas de testament », écrivait René Char.

 

Mais évidemment, un pays dont tout l’imaginaire tient sur la projection et les modalités de son unification sans jamais pouvoir se reposer sur la certitude apaisante de choses éternelles, est un pays toujours sur la brèche. Car pour que cette société tienne, il faut que l’opinion ait confiance dans ces mécanismes d’unification.

 

Or cela fait belle lurette que ce n’est plus le cas. L’école ? 67% des Français estiment que l’éducation nationale ne remplit pas ses missions – ils lui demandent non seulement de transmettre des savoirs, mais aussi « des valeurs », et de « former des citoyens ». La laïcité ? 72% des Français pensent qu’elle est aujourd’hui « en danger ». La solidarité ? vue comme minée par des abus, des fraudes, des contournements : la moitié des Français pensent que la « lutte contre la fraude sociale » doit être la priorité pour lutter contre la pauvreté.

 

Or, lorsque l’on a plus confiance dans les mécanismes censés faire tenir ensemble la communauté nationale, la tentation est d’en redéfinir les contours. De les rétrécir. « Restons groupir » comme aurait dit la 7ème Compagnie ; éloignons les plus différents et les plus difficiles à intégrer ; n’en laissons pas de nouveau rentrer : ainsi, peut-être sera-t-il plus facile de refaire fonctionner les mécanismes unissant la communauté.

 

Voilà où en est l’opinion majoritaire du pays au moment d’attaquer ce nouveau débat sur l’immigration.

 

Il ne fait dès lors aucun doute que les postures de fermeté (et même de fermeture) seront largement approuvées par l’opinion. 66% des Français jugent que la politique migratoire de la France est « trop laxiste ». Un sentiment encore plus fort chez les catégories populaires (70%) et les personnes vivant en zone rurale (74%). Et tous ne sont pas d’extrême-droite, loin de là : la moitié des électeurs de Jean-Luc Mélenchon partagent cette opinion. Ces postures seront sans doute d’autant plus approuvées qu’elles viennent d’un président dont ce n’était pas nécessairement la position attendue : les milieux populaires y verront une écoute, une adaptation, et le créditeront de ne pas tenter d’imposer ses vues au pays mais d’accepter de dépendre de lui – donc quelque part de renforcer le lien.

 

Mais elles ne seront bien prises que dans un premier temps. Il faut se méfier de ces chiffres : ils reflètent un instantané et non pas l’aboutissement d’un raisonnement. Or ce raisonnement, les gens le feront. Les réflexes de fermeture et de rejet sont les résultats des défaillances perçues de la classe politique – un « second best » en quelque sorte. Les fondamentaux que les gens cherchent vraiment, au fond, est le retour à la tradition qui nous a été inculquée : celle d’une République impitoyable envers ceux qui ne la respectent pas mais accueillante avec ceux qui font le choix de s’intégrer.

 

J’ai toujours constaté cela, même parmi les électeurs en apparence les plus fermés – lorsque nous travaillions sur les électeurs du Front National par exemple. L’idéal d’une République implacable sur ses principes mais généreuse avec ceux qui s’y reconnaissent est bien ce qui correspond le plus à ce à quoi la très grande majorité de l’opinion aspire. C’est notre Deep Story française, pour reprendre le concept d’Arlie Hochschild. Lorsque la majorité se replie sur la fermeture et l’exclusion, c’est parce qu’elle ne croit plus fonctionnels les mécanismes d’intégration : c’est « la faute des politiques » qui les ont laissés s’affaiblir en ouvrant à tous vents sans se préoccuper des processus d’intégration et d’unification. Ce n’est pas par essence, ni par rejet de l’idéal républicain. C’est avec regret.

 

C’est pour cela que des retours de bâtons sont possibles dans ces débats, si les gens en viennent à penser que le gouvernement s’engage dans ce second best non par nécessité, mais par choix. Qu’il s’y résout. Or on ne peut pas se résoudre à abandonner un idéal. On peut accepter de le différer, de moduler son application en fonction des difficultés du moment. On peut accepter de resserrer les contours le temps de renforcer les mécanismes de cohésion. Mais on ne peut pas abandonner l’idée que nous sommes un pays dans lequel quiconque participe à ce « plébiscite de tous les jours » est, d’où qu’il vienne, intégré à la communauté.

 

Emmanuel Macron le sait. Quelle que soit la dureté de ses déclarations, il n’a jamais franchi la ligne qui dénoterait une conception autre de l’identité – une conception qui ne serait pas conforme à cette « âme républicaine » de la France.

 

Il a, d’ailleurs, commencé à lier explicitement la réforme de l’immigration à ce qui est fait sur l’éducation, la transmission, l’insertion par l’emploi. Comme pour bien faire voir la dialectique des mécanismes et des contours : il peut s’agit d’une restriction nécessaire, assumée, le temps de reconstruire les modalités de l’unité de la nation. Ce n’est pas un abandon de l’idéal puisque l’on se remet en quête de le réparer et le refaire fonctionner. En attendant on prend les dispositions nécessaires.

 

Au passage, c’est un très bon exemple du « en même temps », qui comme toute dialectique n’est pas un équilibre entre points fixes mais un jeu temporel. Une dialectique ne se résout jamais en statique, mais en dynamique. Il n’y a pas de juste milieu possible entre valeurs opposées (entre X et Y le point médian est toujours ni l’un ni l’autre) ; rajouter une dimension de temps (on passe par X maintenant par nécessité mais l’horizon que l’on vise est bien Y) permet de réconcilier les deux.

 

Emmanuel Macron ne fera probablement pas l’erreur de basculer dans un autre registre, une autre conception de la nation, et gardera donc sans doute le soutien de l’opinion : celle de droite qui a d’abord peur et veut se refermer tout de suite, celle de gauche qui tient avant tout à ne pas dévier de l’horizon républicain. Il s’aliènera les franges extrêmes – en particulier les identitaires à droite – et ceux qui sont impatients à gauche, sans que cela ne lui coûte probablement beaucoup.

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