Tocqueville, écologiste?

Jacob Hamburger
25 April 2018

The new online magazine AOC (analyse, opinion, critique—nothing to do with wine or other protected labels), started off a series today on the role of environmental thinking in the major political schools of modernity. The philosopher Pierre Charbonnier’s piece today looks at liberalism, and uses Tocqueville in an intriguing way to introduce a fundamental challenge to the liberal orthodoxy of his time (and ours). It’s worth checking out the article and the site in general, but I’ll post the main passages on Tocqueville here:

 

De son voyage en Amérique, Tocqueville a rapporté l’un des récits fondateurs de cette école de pensée [i.e., le libéralisme]. La société qu’il décrit a selon lui intégré les valeurs républicaines et démocratiques de la liberté et de l’égalité comme une seconde nature : nés du refus de la domination exercée par l’aristocratie anglaise, les États-Unis entrent d’emblée dans l’histoire comme une nation autonome. La liberté est leur raison d’être, l’égalité est par principe la condition des hommes qui l’habitent, et cela d’où qu’ils viennent. De la Démocratie en Amérique, publié entre 1835 et 1840, n’est pas connu pour être un essai sur la dimension économique du libéralisme : Tocqueville s’y attache en priorité aux facteurs institutionnels et moraux qui expliquent la réussite américaine et qui en font un modèle à la fois pour l’Europe et pour la science politique en général. Il reconnaît pourtant, comme la plupart des libéraux, que l’un des bénéfices principaux que tire un peuple de la révocation des tyrans est l’ouverture des possibilités économiques. Un gouvernement limité, le respect des droits, et l’égalité des opportunités, tout cela n’a au fond pas de meilleure traduction que le développement des affaires et de l’industrie. Des vagues successives de migrants s’établissent alors sur un État-continent où la liberté et l’abondance semblent indissociables. Une nation riche et prospère, des citoyens capables de placer leurs espérances dans la jouissance des biens de ce monde et de ne pas laisser la faim leur dicter des passions tumultueuses, tout cela découle en principe d’une saine résolution à appliquer les principes libéraux à la lettre, et parmi eux en particulier la mise en place d’institutions protectrices de la propriété.

Tocqueville évoque pourtant dans un chapitre étrange, et pour cette raison particulièrement intéressant, une hypothèse radicalement inverse. Et si c’était au contraire la richesse naturelle du territoire américain qui rendait possible l’émergence d’une société démocratique ? Autrement dit, dans des termes qui ne sont pas les siens, y a-t-il des conditions écologiques à l’égalité et à la liberté ? Notre auteur appelle cela des causes « accidentelles ou providentielles », et il désigne par là l’étendue quasiment illimitée de terre disponible, fertile, la présence de minéraux, de forêts, de tout ce qui en définitive peut faire envie à l’homme, mais aussi l’absence de rivaux à ses frontières. Aux détails près que constituent l’élimination des populations amérindiennes – qui de toute façon « ne pensaient point à utiliser les richesses naturelles du sol » – et la déportation de millions d’esclaves dans les plantations du grand Sud, les Américains disposent d’un trésor qu’il ne leur reste plus qu’à exploiter. « Leurs pères, dit Tocqueville, leur ont donné l’amour de l’égalité et de la liberté, mais c’est Dieu même qui, en leur livrant un continent sans bornes, leur a accordé les moyens de rester longtemps égaux et libres. » Puis quelques lignes plus loin, « aux États-Unis, ce n’est pas seulement la législation qui est démocratique, la nature elle-même travaille pour le peuple ».

Cette idée n’est sans doute pas si étrange pour un lecteur contemporain, surtout si celui-ci est déjà conscient du rôle que joue l’abondance des ressources dans la construction du projet moderne. Mais pour un libéral comme Tocqueville, elle résonne comme la trahison d’un petit secret – un secret déposé au fond du dispositif libéral et que personne, chez ceux qui entendent défendre cette doctrine, n’aime voir ébruité. D’ailleurs, lui-même relativise quelques pages plus loin cette supposition en rappelant que les colons espagnols n’ont jamais aussi bien réussi en Amérique du Sud, qui présente pourtant des opportunités similaires. Ce secret, résumons le ainsi : le pacte qui s’est noué entre croissance économique et démocratisation de la société, dont l’économie politique du 18e siècle est sans doute la première formulation conséquente, suppose que d’abondantes réserves de terres et de richesses (essentiellement de l’énergie) soient disponibles – ou rendues disponibles. La dynamique vertueuse des intérêts individuels et des institutions égalitaires, qui fait la fierté des libéraux jadis comme aujourd’hui, ne peut fonctionner durablement si elle n’est pas alimentée par un afflux matériel suffisant.

Pas de prospérité sans propriété et marché, dit la doctrine officielle du libéralisme ? La doctrine officieuse, elle, suggère l’inverse : c’est l’exploitation intensive des richesses naturelles qui rend possible la genèse d’une société égalitaire. Ainsi la libération des hommes est avant tout la désinhibition des instincts productifs, qui ne peut se réaliser sans une certaine marge de manœuvre écologique.

 

Charbonnier draws on parts of Tocqueville that might otherwise be easily disregarded—I for one tend not to pay too much attention when nineteenth-century authors speculate on the relationship between soil quality and politics—to suggest a deep ambivalence in the liberal tradition. The standard tale that we have inherited from this tradition is that liberal institutions are the guarantee of both democratic politics and a prosperous economy. Charbonnier finds in Tocqueville, however, the suspicion that the availability of abundant natural resources for exploitation is a precondition not only for industrial growth, but for democracy itself.

 

All the more reason to worry, as Charbonnier does at the end of his piece, about deep oversights in today’s attempts to solve the growing environmental crisis through the mechanisms of economic liberalism. Facing potential ecological and democratic collapse, the liberal rallying cry of “Make the Planet Great Again” proposes only a “benevolent responsibilization of markets.” If the delicate balance between liberalism and democracy is as dependent on environmental exploitation as Charbonnier suggests, it may be impossible to radically change our environmental practices while preserving that balance along the same lines we have known it since Tocqueville’s time.

 

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