Ceci n’est pas la révolution de Bernie Sanders

Jacob Hamburger
4 July 2020

Suite à la publication de mon dernier post sur les manifestations Black Lives Matter aux États-Unis, Christophe Deroubaix, journaliste à l’Humanité, m’a interrogé sur les luttes sociales et antiracistes, sur Tocqueville, et sur les polémiques autour du « privilège blanc ». Le texte de l’entretien est reproduit ici, dont aussi une dernière question qui a dû être coupé de la version publié dans le journal.

 

Christophe Deroubaix : Comment s’articule, dans le débat qui se déroule aux États-Unis, la question « raciale » et la question « sociale » ?

 

Jacob Hamburger : À gauche, certains ont eu tendance à opposer ces deux questions. On entend parfois des critiques selon lesquelles la lutte en faveur d’un État social « universaliste » ignorerait la dimension spécifiquement raciale de l’inégalité aux ÉtatsUnis. Dans certains cas, c’est très clairement une position de mauvaise foi, surtout pendant les primaires du Parti démocrate quand il s’agissait d’attaquer Bernie Sanders.

 

S’il existe certains ennemis du progrès social qui se déguisent en antiracistes de gauche, cela ne veut pas dire – comme le voudrait le marxiste vulgaire – que l’on puisse comprendre et lutter contre l’inégalité sociale aux États-Unis sans parler explicitement du racisme. J’oserais dire que « l’économie » en tant que telle dans le contexte états-unien est une idée racisée. Par exemple, non seulement la richesse moyenne d’une famille blanche est environ dix fois plus élevée que celle d’une famille noire, mais cette richesse, concentrée dans la propriété immobilière, s’est accumulée en grande partie avec la construction des zones ségréguées dans et autour des grandes villes. Les Blancs ont eu accès à des prêts immobiliers à prix bas pendant la seconde moitié du XXe siècle, là où les Noirs ont souvent dû se contenter du logement social insalubre.

 

La présence des Noirs dans une communauté a historiquement été interprétée comme un mauvais indice pour la valeur des biens, et c’est encore le cas aujourd’hui. Et comme certains services publics, surtout les écoles, sont financés à la base des impôts sur la propriété, une première inégalité raciste et sociale en produit de nouvelles. Par conséquent, quand les Blancs américains pensent à « l’économie » et leurs intérêts économiques, ils le font de manière implicitement raciste. Payer plus d’impôts à l’échelle étatique ou fédérale, c’est donner de l’argent aux Afro-Américains, conçus comme des « preneurs » de services publics.

 

Comment rectifier ces injustices historiques ?

 

C’est dans ce contexte que l’on parle – aujourd’hui mais aussi depuis des décennies – des réparations économiques pour les descendants des esclaves. Il s’agit d’un programme « social » mais explicitement conçu pour réparer des inégalités résultantes du racisme. Bernie Sanders, pour sa part, a hésité à afficher son soutien à cette idée de réparations. Je pense qu’il hésite sur cette question parce qu’il croit qu’en redistribuant des ressources selon des critères strictement socio-économiques (et c’est le seul candidat qui voulait sérieusement les redistribuer !), on va forcément le faire de façon plus importante aux Afro-Américains. C’est un débat qui n’est pas tout à fait résolu à gauche. Mais ce n’est peut-être pas le débat central du mouvement actuel. Certes, depuis le meurtre de George Floyd, on entend se renouveler l’appel aux réparations. Mais aujourd’hui la demande centrale des militants dans la rue est celle de couper les budgets des polices municipales (Defund the Police), voire de démanteler ces polices tout court (Disband the Police). Dans les deux cas, il s’agit d’une redistribution des ressources : soit de transférer de l’argent, jadis réservé aux forces de police, aux écoles ou aux hôpitaux ; soit de virer des flics et d’embaucher des professionnels de santé mentale ou de traitement de drogue à leur place.

 

Quelle est la particularité de ce mouvement ?

 

Je suis impressionné par la facilité avec laquelle ce mouvement a traduit une question dite souvent « raciale », la violence policière, en une demande sociale. Et c’est une demande très radicale qui vise non seulement à remplacer la police comme institution, mais de repenser l’État social américain. Souvent, la police ainsi que les prisons, la détention des migrants et l’armée fonctionnent comme un système caché d’État providence aux États-Unis, et surtout pour des Blancs. Dans beaucoup de petits villages ruraux de ce pays, majoritairement blancs, la seule source d’emploi est de travailler dans une prison ou un centre de détention des migrants. Et, pour beaucoup de personnes de toute couleur, l’armée ou la police est la seule manière d’avoir une éducation ou une couverture santé. En même temps, pour les communautés les plus pauvres, l’incarcération est la suite logique d’un système d’éducation inadéquat et d’un marché d’emploi inaccessible. Ce mouvement antiraciste cherche à mettre fin à cet état des choses.

 

Dans votre texte, vous citez cette phrase de Tocqueville : « Si l’Amérique éprouve jamais de grandes révolutions, elles seront amenées par la présence des Noirs sur le sol des États-Unis : c’est-à-dire que ce ne sera pas l’égalité des conditions, mais au contraire leur inégalité qui les fera naître. » Permet-elle de comprendre la situation actuelle et le mouvement de protestation inédit dans l’histoire récente du pays ?

 

C’est une citation très connue de Tocqueville, souvent citée comme sa « prédiction » de la guerre civile américaine qui a eu lieu vingt ans après la sortie du deuxième tome de « la Démocratie en Amérique ». Tocqueville identifie l’inégalité raciste comme le moteur le plus important du conflit social aux États-Unis, et non pas – pour revenir à votre première question – l’inégalité sociale. L’Amérique qu’il décrit, sur ce point, est l’Amérique telle que l’idéologie dominante depuis longtemps a voulu la décrire : un pays où tout le monde peut espérer profiter d’une prospérité toujours en croissance.

 

Aujourd’hui, les Américains ont de plus en plus de mal à croire en cette mythologie d’une société d’abondance. Après plus de dix ans de « relance » post-2008 – dont les effets ne se sont pas fait sentir pour beaucoup d’Américains, et surtout d’Afro-Américains –, le choc du coronavirus a effacé tout d’un coup une grande partie des gains économiques. Si Tocqueville avait raison de dire que l’inégalité du racisme était un conflit central, il n’aurait probablement pas raison de dire aujourd’hui que les Américains ont trop à perdre sur le plan social pour penser à la « révolution », même si on ne sait pas trop ce que ceci veut dire dans notre contexte.

 

J’aimerais également connaître votre point de vue sur quelques concepts américains ou que l’on prête aux Etats-Unis et qui arrivent dans le débat français. Que pensez-vous de l’idée de « privilège blanc » ? Est-il effectif dans le contexte américain? Et dans le contexte français? De même, en France, on parle souvent du « communautarisme » à l’américaine. Est-ce une réalité aux Etats-Unis ?
Je trouve très curieux l’intérêt qu’ont les médias français dernièrement pour ce concept de privilège blanc. Pourquoi est-il devenu un sujet d’actualité en France à la suite du meurtre de George Floyd ? Ayant assisté à plusieurs manifestations à Chicago, et ayant suivi ce qui est en train de se passer dans d’autres villes états-uniennes, j’ai souvent vu et entendu des personnes discuter de comment réformer, réduire ou abolir la police ; ou de ce que l’on pourrait faire avec des fonds que l’on va tirer des budgets policiers. Je n’ai pas entendu beaucoup de discussions du « privilège blanc ». L’idée selon laquelle des milliers de personnes, de couleur noire ou autre, se rassembleraient sous la menace des forces de l’ordre violentes – aussi bien que d’un virus même plus meurtrier que les flics – pour culpabiliser les blancs de leurs « privilèges » me semble totalement absurde.
La question du « communautarisme » ou du « modèle américain » figure dans un débat français qui n’est pas nouveau : est-ce que le paradigme républicain « universaliste » suffit pour affronter la question du racisme et celle des inégalités produites par le racisme ? Ce n’est pas à moi de donner une réponse définitive à cette question. Mais à mon avis cette question n’est en rien une « importation » des Etats-Unis. J’ai l’impression que parfois les médias français utilisent l’étiquette « américaine » (ou pire, « anglo-saxon ») pour s’offusquer du fait qu’en France, il y a aussi du racisme dans la société et dans la police. En tout cas, ce n’est pas une question qui se pose aux Etats-Unis.
Aux Etats-Unis nous avons un vocabulaire différent pour parler du racisme. Ce que je trouve normal, car nous vivons dans un pays qui a été fondé comme une société d’esclavage. Il serait très étrange dans ce pays d’essayer d’utiliser un vocabulaire strictement « universaliste » qui ne reconnaît pas que, la « race », – même si l’on sait bien qu’elle est à la base une fiction, un mensonge – est une réalité sociale. Pourtant, le « communautarisme » dans le sens français péjoratif ne figure pas dans notre vocabulaire. En France, quand on dit qu’un groupe est « communautariste », on accuse ses membres d’avoir rejeté la République, souvent avec le sous-entendu qu’un groupe issu de l’immigration ne s’est pas suffisamment intégré à la collectivité (même si dans la majorité des cas, ces immigrés viennent de terres colonisées par cette République, où la terreur raciale a été aussi féroce qu’en Amérique du nord). Aux Etats-Unis, les Afro-Américains ne sont pas des immigrés. Ceux qui ont l’audace de suggérer que les Afro-Américains ne sont pas suffisamment attachés au pays qui a réduit leurs ancêtres en esclavage, sont des racistes qui n’acceptent pas qu’un noir soit leur compatriote.
Pour revenir au terme de « privilège », je ne pense pas que ce soit le meilleur mot que l’on puisse utiliser. Le fait de ne pas être harcelé ou tué par la police ne devrait pas être conçu comme un privilège des blancs, mais comme un droit fondamental de tous. C’est un constat qui est plus évident pour les Français que pour les Américains. Si la notion de privilège a une utilité, c’est surtout pour les blancs américains les plus aisés, qui vivent relativement isolés des noirs et des effets du racisme. Pour ces blancs, découvrir qu’ils bénéficient d’avantages sociaux est une manière de se rendre compte qu’il y a du racisme. Le problème, c’est que l’on pose la question du racisme en parlant surtout du point de vue des blancs. Par conséquent, quand on parle de privilège, il s’agit souvent d’un acte de pénitence ou de purification d’esprit, et non pas d’un antiracisme solidaire.

 

Photo credit: Jeanne Menjoulet via Flickr (CC BY 2.0)

 

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