Vers la démocratie avec James Kloppenberg

James Kloppenberg
9 November 2019

En 2016, l’historien américain James Kloppenberg a publié Toward Democracy, un livre qui, en près de 1000 pages, évoque de manière quasi-exhaustive l’évolution de la pensée démocratique des deux côtés de l’Atlantique depuis le dix-septième siècle. A l’occasion de la sortie de Toward Democracy en livre de poche, Jacob Hamburger et Matthew Jackson ont interviewé le Professeur Kloppenberg, lui-même membre du comité de rédaction de La Revue Tocqueville, à propos des idées reçues sur les différences entre les idéaux démocratiques français et américains, et des formes de démocratie que le monde pourrait voir dans les années à venir.

 

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Tocqueville 21 : Étant donnée l’histoire de la démocratie que vous présentez dans votre livre, publié en 2016, est-ce que les développements politiques que nous observons dans le monde depuis vous surprennent ? Les descriptions de « crise » ou d’« érosion » démocratique qui ont émergé dans les discours politiques et universitaires depuis les victoires de Donald Trump et du Brexit, sont-elles correctes ? Ou sommes-nous, au contraire, en train de vivre un moment d’expérimentation autour de la participation démocratique, par exemple avec les référendums et les assemblées populaires que nous voyons en Europe ? Est-ce que ces expériences représentent une « perte » pour le projet historique de la démocratie, ou ces obstacles sont-ils au contraire constructifs ?

 

James Kloppenberg : Bien que les développements récents qui menacent la démocratie m’attristent et m’inquiètent, je ne peux pas dire qu’ils me surprennent. Tout l’argument de Toward Democracy, après tout, c’est que de construire des démocraties, même imparfaites, c’est un projet qui dure des siècles. La démocratie est aussi fragile que son succès est précieux, même quand il est limité. Mes collègues à Harvard, Steven Levitsky et Daniel Ziblatt, dont le livre How Democracies Die a attiré beaucoup d’attention bien méritée, démontrent aussi que les normes culturelles comme la retenue sont essentielles pour la survie d’un gouvernement autodéterminé. Les auteurs se concentrent principalement sur les pays d’Amérique latine et d’Europe de l’Est, dont plusieurs ont été dans l’actualité, surtout en raison de l’importance des partis et des politiciens autoritaires et d’extrême droite. Je pense que c’est important de remarquer que les pays comme la Pologne, la Hongrie, l’Autriche, la Turquie et le Vénézuela ont été gouvernés de manière démocratique pendant des périodes assez brèves. Le règne autoritaire a été beaucoup plus commun. Quand Levitsky et Ziblatt évoquent les Etats-Unis et l’Europe de l’Ouest, ils soulignent l’importance de ce qu’ils appellent les « garde-fous flexibles », les normes culturelles qui réduisent le sectarisme que nous voyons aux Etats-Unis aujourd’hui—et ils montrent la réticence qu’ont la plupart des politiciens, une fois au pouvoir, à employer les « grands moyens constitutionnels » et faire tout leur possible pour éliminer ceux qui les opposent.

 

En résumé, je pense que l’analyse de Levitsky et Ziblatt s’accorde bien avec la mienne dans Toward Democracy. Je soutiens que le gouvernement autodéterminé repose sur des dispositions culturelles en faveur de la délibération publique, du pluralisme et de la réciprocité, dispositions qui ont été rares dans l’histoire humaine. Et je démontre, dans le livre, la manière dont les conflits encouragés par la démocratie ont souvent menacé ces valeurs. La violence des conflits que nous voyons autour de nous, même dans des pays aux traditions démocratiques plus établies, bien qu’elle soit inquiétante, n’est pas nécessairement le signe que la démocratie elle-même est en danger en Europe ou aux Etats-Unis. Au contraire, beaucoup de citoyens désabusés sont en train d’exprimer une colère légitime, bien que diffuse, envers ce qui se passe maintenant depuis un quart de siècle – la concentration du pouvoir politique et économique dans un cercle de plus en plus restreint. Depuis la naissance de l’époque néolibérale, souvent associée à l’ascension au pouvoir de Ronald Reagan et de Margaret Thatcher, ces changements ont rapporté énormément de profits aux personnes riches et privilégiées, tandis que les autres se demandent comment ils ont bien pu se retrouver dans des situations aussi désavantageuses. Les partis conservateurs ont été rejoints par plusieurs du centre gauche, qui ont ou bien cherché à éviter de répéter les erreurs de François Mitterrand, qui n’a pas freiné la progression du néolibéralisme, ou bien suivi l’exemple du third way de Tony Blair et de Bill Clinton. Dans les deux cas, ils ont accepté la mondialisation, la désindustrialisation, et la dominance des institutions financières comme inévitables. Par conséquent, les partis sociaux-démocrates se sont retrouvés attaqués des deux côtés, par les partis d’extrême droite comme d’extrême gauche, sceptiques quant à la viabilité des succès du New Deal américain et du modèle de l’État-providence qui ont dominé la politique nord-Atlantique depuis la Deuxième Guerre mondiale et jusqu’aux années 1970.

 

Nous observons aujourd’hui un réalignement du centre gauche et de ce qui reste du centre droit, illustré par le succès surprenant de Bernie Sanders et d’Elizabeth Warren aux Etats-Unis et d’Emmanuel Macron en France. Il reste à voir si ces développements vont suffire à limiter le succès de l’extrême droite, basée sur une rancœur économique et culturelle. Mais l’émergence du Tea Party et de Occupy aux Etats-Unis, du Brexit au Royaume-Uni, et des gilets jaunes et du Front National en France montrent que beaucoup n’acceptent plus le statu quo néolibéral.

 

Depuis les révolutions démocratiques du dix-huitième siècle, il y a eu une tension entre, d’une part, les forces culturelles qui se manifestent à travers le racisme, le sexisme, la xénophobie, et l’intolérance religieuse, et de l’autre, les pressions économiques qui appauvrissent la majorité. Ceux qui sont au pouvoir ont toujours cherché à distraire ceux qui n’en ont pas en accentuant l’importance de la race, du sexe, de la nationalité et de la foi, afin de les empêcher de réclamer une redistribution des richesses. Tant que l’écart entre les riches et les pauvres restait aussi faible dans les états du nord et du milieu des Etats-Unis qu’il n’était lors de la visite de Tocqueville, celui-ci pensait que la démocratie américaine fleurirait dans ces régions, là où l’esclavage l’étouffait dans le sud, tout comme la persistance de l’aristocratie et la restauration de la monarchie l’avait fait en France.

 

Pendant les Trentes Glorieuses, ces forces sont devenues moins puissantes, ce qui a fait prévaloir l’idée (fausse) que cette prospérité pouvait réduire les antagonismes entre les différents groupes sociaux. Mais l’accroissement progressif des opportunités pour ceux qui étaient traditionnellement exclus à cause de leur race, religion ou sexe, particulièrement depuis les années 1960, a produit plusieurs mouvements réactionnaires. Il y a aujourd’hui un conflit entre ceux qui ont habilement utilisé ces conflits pour préserver leurs privilèges – lesquels seraient vulnérables aux attaques populaires – et ceux qui en ont assez de ces privilèges. Il me parait peu probable que ce conflit se résolve dans nos jours.

 

Que va-t-il se produire ensuite ? Comme toujours avec la démocratie, cela dépend de la majorité populaire, et si elle peut se mobiliser pour reprendre le pouvoir, ou bien pour continuer de protéger et de renforcer le pouvoir de ceux qui en bénéficient – et qui sont prêts à le défendre par tous les moyens. Mais parmi les plus éduquées des deux côtés de l’Atlantique, certains se croient plus capables que les gens ordinaires de comprendre leur souffrance et savoir y remédier.

 

En général, il semblerait à vous lire que les différences entre les démocraties française et américaine ne sont pas aussi marquées qu’on pourrait le croire. Est-ce que ce résumé vous paraît juste, et si oui, que pensez-vous que chacune des deux démocraties puisse apprendre l’une de l’autre ?

 

C’est une question très compliquée, et c’est pourquoi Toward Democracy est un livre aussi long. Il y a évidemment des différences entre le résultat des deux révolutions ; cette conception est certainement correcte. La Révolution française a produit presque un siècle d’instabilité et cinq gouvernements républicains. La révolution américaine a établi une démocratie constitutionnelle qui a duré deux siècles et demi – bien qu’elle ait subi une violente guerre civile seulement quelques décennies après la ratification de la Constitution. La cause de ces différences remonte au seizième siècle et aux guerres de religion.

 

On ne peut nier les histoires uniques de la France et des Etats-Unis – tout comme celles de l’Islande et l’Irlande, la Suisse et le Swaziland sont uniques. Mais l’idée que la Révolution française était animée par des idées et des idéaux catégoriquement différents de ceux de la révolution américaine me semble exagérée. Les deux révolutions se sont inspirées des idées du siècle des Lumières, mais d’éléments différents. Les penseurs et acteurs politiques américains les plus importants ont été principalement inspirés par les idées modérées, plutôt que par les idées sceptiques, du siècle des Lumières – par Locke, Rousseau et l’école écossaise du sens commun, plutôt que par les spinozistes. Les penseurs et acteurs politiques français les plus importants ont été inspirés par les Lumières radicales, ou bien n’ont pas interprété Rousseau de la même manière que les Américains. Mais contrairement à l’idée reçue, Rousseau a profondément influencé les penseurs américains, par exemple John Adams, James Madison et James Wilson. Rousseau, dans son « Discours sur l’économie politique » pour l’Encyclopédie, assimile le bien commun à la volonté générale, et soutient que personne ne devrait être contraint de s’y soumettre ; dans l’Émile, il avance que les individus doivent apprendre à identifier et à intérioriser leurs devoirs plutôt que de suivre leurs désirs ; et dans les Constitutions qu’il écrivit pour la Pologne et la Corse, Rousseau propose une démocratie représentative plutôt que directe. De même, Adams, Madison, et Wilson soutiennent que l’objet d’une Constitution – qu’elle soit destinée à un état comme le Massachusetts dans le cas d’Adams, ou au pays entier dans le cas de Madison et Wilson – est de mettre en place les institutions qui permettent la recherche éternelle, à travers la délibération des représentants élus du peuple, du bien commun.

 

L’idée que la révolution américaine a consacré la liberté individuelle, ou les droits individuels protégés contre le gouvernement, alors que la Révolution française a soutenu la fraternité autant que la liberté et l’égalité, est une caricature – bien que l’idée soit partagée par plusieurs penseurs français qui ne comprennent pas la pensée américaine, et par des américains conservateurs, depuis les années 1950. Au dix-huitième siècle, au contraire, on savait bien, des deux côtés de l’Atlantique (et l’opinion se retrouve dans les écrits de Tocqueville), que les Américains étaient en faveur de l’égalité sociale et économique en plus de l’égalité politique pour leurs citoyens. La différence que l’on voyait à l’époque concernait principalement les inégalités dans les pays monarchiques et aristocratiques d’Europe, contrairement à la position relativement égale des hommes blancs dans la société américaine. Bien sûr, la présence de l’esclavage aux Etats-Unis, qui dura plusieurs décennies après que la révolution haïtienne y mette fin dans l’empire colonial français aux Caraïbes, est une différence importante. Mais l’idée que les Etats-Unis défendent les droits individuels, alors que la France défend l’esprit de communauté, est complètement exagérée. Toward Democracy essaie de prolonger ce que Tocqueville a bien vu quand il était aux Etats-Unis.

 

L’individualisme américain et le faible interventionnisme de l’Etat fédéral sont des fictions idéologiques qui ont plu à plusieurs penseurs des deux côtés de l’Atlantique pour diverses raisons. Pour en savoir plus sur mon argument à propos des idées de Rousseau et leur impact sur les penseurs américains des années 1780 – c’est-à-dire, avant que la Révolution française ne devienne une guerre civile – je vous invite à lire mon article “Why Madison Matters” qui va bientôt paraître dans la Supreme Court Review.

 

Vous situez Madison comme champion de la recherche du bien commun à travers la délibération, inspiré en partie par la volonté générale de Rousseau. Pendant la conférence sur Madison que vous avez récemment donnée à l’Université de Chicago, cette thèse a été critiquée par un membre de l’école néolibérale de law and economics. Son argument remet en question la notion du « bien commun », puisque, contrairement à la somme des volontés individuelles (selon l’optimum de Pareto), elle ne peut pas être déterminée ou définie empiriquement. Vous ne convaincrez peut-être jamais Richard Epstein des avantages de la démocratie délibérative, mais quelle est votre réponse envers cette perspective ?

 

Comme je l’ai répondu à Richard Epstein, les différences entre sa perspective libertaire et les idées de Rousseau, Adams, Madison et Wilson ne seront jamais résolues. Ces penseurs du dix-huitième siècle savaient que les préférences individuelles étaient des produits complexes de la culture, qui pouvaient être critiquées, interrogées et modifiées par la délibération. Ils seraient bien tristes de découvrir le poids que la recherche moderne dans les sciences sociales attache aux sondages. Nos désirs passagers, bien qu’ils soient intéressants, ne devraient pas être considérés comme le nec plus ultra des décisions politiques. Au contraire, le but de la politique, selon ces penseurs, c’est d’essayer de découvrir ce qui est dans l’intérêt général, et non pas l’intérêt d’un individu ou d’un groupe d’individus particulier. C’est une définition de la politique familière aux penseurs qui s’inspirent de Rousseau et Kant, de Smith et Reid, d’Adams et Madison, de Hegel et Marx, ainsi qu’à ceux qui pratiquent la théorie critique, mais elle paraît étrange à ceux pour qui les préférences individuelles sont le début et la fin des sciences sociales. « Pourquoi voulons-nous ce que nous voulons ? » est la question que se posent les principaux penseurs des Lumières « modérées », ainsi que, par la suite, Dewey et Habermas.

 

Vous soutenez que la distinction entre l’« égalité des chances » et l’« égalité des résultats », si courante dans les discussions américaines, obscurcit la vérité à propos de l’inégalité aux Etats-Unis et dans les démocraties plus généralement. Pensez-vous que cette distinction est en train de disparaître dans le discours contemporain, dans lequel il est souvent question d’examiner l’inégalité de manière plus sérieuse ?

 

Oui. Si l’on écoute les discours récents des candidats à l’investiture démocrate, on entend beaucoup de scepticisme envers le concept d’égalité des chances dans un monde où 1% des plus riches détiennent 20% de la richesse, alors que les 90% des plus pauvres n’ont presque rien. Les Américains commencent à comprendre qu’Anatole France avait raison. C’est encourageant d’entendre même un candidat relativement centriste comme Pete Buttigieg – deux fois maire de South Bend, une ville de taille moyenne en Indiana – décrire passionnément l’insuffisance de la liberté négative et la nécessité d’obtenir la liberté positive. Comme Dewey l’a écrit à de maintes reprises, la liberté est seulement utile quand chaque individu possède les ressources nécessaires pour développer son potentiel comme il le souhaite. Cela n’a aucun sens de dire que la liberté consiste seulement à être « protégé » contre le gouvernement. Ces formulations, courants dans le langage politique français depuis la Renaissance, ne sont pas uniques à la France, et dire que cette notion fait la différence entre les régimes politiques français et américains est non seulement erroné du point de vue historique – Adams, Jefferson, Madison et Wilson y ont cru, ainsi que John Quincy Adams, Lincoln, et de nombreux progressistes pendant plus d’un siècle – mais aussi empêche également l’appréciation, des deux côtés de l’Atlantique, de la richesse de la tradition démocratique américaine.

 

Traduction : Justin Saint-Loubert-Bié

Art credit: The Verdict of the People (1854), George Caleb Bingham, oil on canvas (Public Domain)

 

 

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