Une critique constructive de la laïcité

Valentine Zuber
18 June 2018

Cet article est le quatrième dans notre échange critique sur le livre de Joan Wallach Scott, Sex and Secularism. Pour accéder aux autres critiques et la réponse de J. Scott, veuillez cliquer ici.

 

Le récent et dernier ouvrage de Joan Scott, Sex and secularism, paru en 2017 aux éditions de l’Université de Princeton va être très bientôt disponible en français. La rapidité de cette traduction doit être ici saluée. Les thèses profondément stimulantes de l’auteure méritent en effet d’être plus largement popularisées en France, tant elles paraissent politiquement et socialement nécessaires face à l’aporie du débat sur la laïcité, récurrent et bégayant depuis une trentaine d’années maintenant dans ce pays.

 

Cet ouvrage, qui reprend nombre d’interventions prononcées auparavant par l’auteure et que celle-ci s’est efforcée de relier et de systématiser, s’inscrit dans une pensée évolutive aussi foisonnante que remarquablement méthodique. A la suite de son développement du concept de genre, l’auteure relit sans concessions les rapports paradoxaux entretenus entre féminisme et laïcité, en particulier en France, mais pas seulement.

 

Et c’est tout l’intérêt de cet ouvrage : la systématisation d’une pensée critique du sécularisme tel qu’il s’applique dans les sociétés occidentales modernes. Celui-ci, en effet, ne serait pas forcément aussi libéral et féministe que ce qu’il revendique haut et fort depuis plusieurs décennies maintenant (Scott, 2012). Se faisant l’interprète d’une pensée critique particulièrement iconoclaste qui a émergé outre-Atlantique (Asad, Mahmood, Butler, Brown, 2016), mais qui peine à être audible de ce côté-ci de l’Atlantique, l’auteure interroge ainsi l’universalisme séculier dans son rapport parfois contradictoire au féminisme. Elle en conclut que le concept même de laïcité serait beaucoup plus profondément marqué par un ethos chrétien qu’il ne veut bien se l’avouer, ce qui expliquerait sa déclinaison particulière, au moins en France. En cela, son attention rencontre directement des préoccupations personnelles que j’ai pu développer dans mes recherches sur les fondements historiques des droits de l’Homme (Zuber, 2017), mais aussi sur la portée toute symbolique de cette idéologie de la modernité, vécue en France bien plus sur le mode d’une religion civile républicaine sécularisée que d’une pratique juridique et politique particulièrement exemplaire (Zuber, 2014).

 

Cette occultation des origines historiques des valeurs libérales, mais aussi du rôle et de la place de l’État dans l’énonciation et la préservation de ces valeurs devenues à la fois moralement et socialement obligatoires dans les sociétés modernes, contribuerait, selon Joan Scott, à ses difficultés actuelles. Sous couvert d’une essentialisation finalement très ethnocentrée de la religion, c’est évidemment l’islam qui est le plus souvent incriminée pour sa résistance supposée aux valeurs « modernes » du féminisme et de la laïcité. Joan Scott dénonce ainsi le biais trompeur emprunté par cette philosophie politique. Celle-ci ne pourrait réellement se définir que dans un face-à-face éminemment construit un autre culturel et religieux particulièrement caricaturé, illustré par la théorie largement popularisée du « choc des civilisations » (Huntington, 1997). Se faisant, cette évidence laïque esquiverait toute critique interne de ses attendus propres face à un présent marqué par une accentuation de la crise des valeurs occidentales peut-être sans précédent dans l’histoire. Crise de la Nation, mais aussi de l’inclusion culturelle face au phénomène massif des réfugiés, crise de l’État face à l’accélération et la systématisation de la globalisation culturelle et marchande, mais aussi crise des relations hommes-femmes, y compris en Occident, après les révélations qui ont suivi l’affaire Weinstein. Parce qu’elle traque impitoyablement les fausses évidences et en particulier l’appariement entre laïcité et avancée des droits des femmes tout sauf automatique, quoiqu’en dise la doxa médiatico-politique actuelle, Joan Scott nous livre un ouvrage à la fois salutaire et particulièrement stimulant intellectuellement.

 

Du point de vue académique, l’auteure présente une remarquable connaissance du contexte proprement français et en particulier des débats universitaires en cours, chez les spécialistes de la laïcité (Baubérot, 2015 et Portier, 2016, Zuber, 2017), sur la différenciation essentielle entre les deux processus liés mais pas forcément connexes, la laïcisation (neutralisation légale de l’État) et la sécularisation (pluralisation des offres de sens et détachement religieux croissant des individus dans la société). Mais son regard à la fois décentré et sainement critique, lui permet de dépasser ce premier clivage descriptif par une proposition à la fois essentielle et décapante : et si c’était aussi la laïcité elle-même, à travers les particularités propres à sa longue histoire, qui était particulièrement rétive à la réelle égalisation des positions occupées par les hommes et les femmes dans notre société, autrement que le seul discours religieux, généralement mis en cause et de manière plutôt paresseuse intellectuellement ? Joan Scott, en essayant de démanteler les mythes de la modernité elle-même, ne nie certes pas que la domination religieuse (hier comme aujourd’hui) n’a pas créé et conforté des formes de hiérarchies entre les hommes et les femmes. Elle a très bien décrit ce processus dans plusieurs de ses écrits, en mettant particulièrement en évidence l’usage fait par le discours religieux du registre de la complémentarité et de la différence « naturelle » plutôt que celui de l’égalité. Mais elle nous rappelle aussi que le discours séculariste, qui s’auto-qualifie généreusement « d’émancipateur » a longtemps utilisé ces mêmes catégories inégalitaires (différence, complémentarité) pour dénier l’accès des femmes à la sphère de l’action politique.

 

Cette interrogation provocante résonne encore plus fortement à la suite de l’affaire Weinstein. Parce que même les pays dans lesquels les plus criantes inégalités hommes-femmes du point de vue civil et politique ont été légalement réduites ces quarante dernières années semblent finalement ne rien avoir à prouver au reste du monde en matière d’atténuation de la domination du genre masculin dans les sphères de l’activité sociale considérées comme les plus nobles de la société (la sphère publique), son éclairage paraît d’autant plus nécessaire. Il devrait pouvoir contribuer à remettre enfin en cause un ethnocentrisme auto-satisfait partagé par de nombreux et bruyants militants (mâles blancs et féministes républicanistes confondus) de la laïcité française. Si l’on en croit l’analyse sans concessions de Joan Scott, le débat en cours sur la laïcité en France se déformerait trop souvent en une sorte de laïcisme, et son antiféminisme historique originel continuerait de s’illustrer face à la stigmatisation continue et acharnée de la femme musulmane voilée, repoussoir facile et stéréotypé. Il se teinterait, de plus, d’un fort sentiment de supériorité culturelle qui n’hésiterait plus à inclure dans les discours publics tenus tant à droite comme à gauche de l’échiquier politique, des considérations proprement racistes. Celles-ci auraient d’ailleurs tendance, selon moi, à se banaliser à travers l’apparition tant à droite qu’à gauche de discours revendiqués, comme « décomplexés ».

 

Je voudrais quant à moi, très modestement face à un ouvrage si riche et dont il semble difficile de présenter les nombreuses facettes en un nombre si limité de pages, donner quelques pistes d’analyse et de réflexion supplémentaires afin de prolonger cette critique constructive de la laïcité dans son rapport problématique au religieux.

 

L’évolution relativement récente des modalités de la manifestation d’une appartenance religieuse dans l’espace public et la pluralisation sociale qui y est évidemment associée sont pointées presqu’uniquement en France à partir de thématiques fantasmatiques et réactionnaires. Celles-ci, associées à une rhétorique guerrière, se nourrissent de la crainte à la fois de l’invasion culturelle et religieuse (le fameux « grand remplacement »), de la fin d’une culture ancestrale de l’émancipation reçue de l’enseignement des Lumières (la « laïcité en danger ») tout en privilégiant l’emploi du registre particulièrement anxiogène de la déploration.

 

Axé sur la défense de son modèle propre érigé abusivement en exception nationale, le débat sur la laïcité en France ne cesse en effet de rebondir et de s’envenimer, affaire après affaire (voile des élèves puis des parents accompagnateurs de sortie scolaire à l’école publique, voile intégral dans les espaces publics, burkinis sur les plages, voile arboré par des représentantes syndicales ou politiques…). Le seul effet politique de ce débat est pourtant une recomposition inédite des sensibilités de droite et de gauche sur l’interprétation historique et philosophique et sur la teneur juridique du principe même de laïcité. Instrumentalisé par une extrême-droite faisant feu de tout bois face à la thématique inépuisable des dangers supposés de l’immigration, les partis de droite et de gauche sont profondément divisés en leur sein même sur le sujet, sans que les militants de base ne s’y retrouvent vraiment. Ce qui contribue encore au brouillage des identités politiques en permettant des rapprochements inédits entre des personnalités qui semblaient à l’origine de bord opposé. En s’emparant de tous les prétextes possibles, et en se focalisant essentiellement sur la visibilité accrue de l’islam depuis la fin des années 1980, érigé abusivement selon moi en un problème sociétal majeur, le débat actuel paraît devoir inéluctablement s’enliser dans la répétition compulsive et stérile des mêmes arguments. Bien qu’elle ne semble réellement passionner qu’une très petite élite académico-politique, essentiellement parisienne, en lui permettant d’esquiver habilement les thématiques économiques et sociales qui continuent de défier une société confrontée au développement accéléré des inégalités, cette querelle surtout médiatique apparaît comme essentiellement clivante. Le risque encouru est que cette obsession de la laïcité, banalisant le rejet de l’islam et de ses fidèles dans l’opinion publique, contribue à fracturer plus encore une société qui ne cesse de douter d’elle-même, alors qu’elle est de plus continuellement en proie à l’insécurité provoquée par la succession d’actes terroristes majeurs commis sur son territoire.

 

En prolongement de la remarque pertinente de Joan Scott montrant que la réactivation récente du discours laïque s’est faite par l’isolement (au sens chimique du terme) de l’islam, qualifié de manière presque unanime de véritable « problème » sociétal, je rappellerai que la laïcité française s’est nourrie tout au long de son histoire de sa confrontation à un adversaire « religieux », inévitablement considéré comme intrinsèquement rétif à la modernité. Celui-ci a certes changé, et l’adversaire d’hier, le cléricalisme honni du catholicisme, est même parfois maintenant associé à la légitimation d’un discours laïc excluant l’islam, lorsque sont opportunément évoquées les racines judéo-chrétiennes de la culture française. L’anticléricalisme, issu d’une lecture partielle et volontairement partiale de la philosophie des Lumières reste profondément ancré dans une certaine culture politique française, en particulier de la gauche progressiste et républicaine, et ce depuis la Révolution française. Des décennies d’enseignement laïque et républicain excluant explicitement le fait religieux ont permis à cette idéologie antireligieuse d’infuser au sein de la population, au-delà même de son terreau d’origine.

 

En cela, la théorie du choc des civilisation, telle qu’elle s’exprime actuellement en France à travers le discours laïc militant, est, de mon point de vue une héritière directe du conflit des deux France qui a fracturé le pays pendant plus de deux siècles (Poulat, 1988). C’est parce que l’État (et son credo sur les « valeurs républicaines » plus ou moins teinté de coloration judéo-chrétienne selon les énonciateurs politiques) a finalement gagné cette guerre au prix de la domestication presque complète du religieux catholique, que la mouvance laïque, désespérément privée d’adversaire s’en est trouvé un nouveau, encore plus aisément stigmatisable en raison de la situation socialement défavorisée de ses adeptes.

 

La traditionnelle dépréciation publique de la parole religieuse ne cesse donc de se manifester en France et l’islamophobie n’est que l’une des modalités de la religiophobie traditionnelle des élites françaises dites « éclairées ». Il en ressort, comme le souligne Joan Scott, que la liberté de choix laissée à chacun dans la conduite de sa vie personnelle et l’adhésion à une croyance religieuse paraissent forcément incompatibles entre elles. La vision des religions comme témoins de l’obscurantisme et comme idéologies de la soumission asservissante, qui est clairement exprimée dans la formulation dépréciative de l’article 10 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen sur la liberté accordée du bout des lèvres aux « opinions mêmes religieuses », s’impose encore comme une évidence et n’est pratiquement jamais questionnée. Et ce, en dépit de tous les témoignages contraires des personnes croyantes affirmant en vain que leur spiritualité et les pratiques qui y sont associées les « libèrent » intérieurement plus sûrement encore que la seule République triomphante.

 

Cette tradition philosophique, associée à un antiféminisme républicain historique, explique actuellement encore les conceptions dominantes sur la place du religieux dans l’espace public. Cette disqualification systématique de l’affirmation religieuse associé à la délégitimation encore trop fréquente du discours public quand il est porté par les femmes, s’est illustré récemment à propos de revendications étudiantes. Une militante responsable élue au sein de l’UNEF, un syndicat étudiant se revendiquant tout à la fois comme laïque et féministe, a eu la malencontreuse idée de porter un hidjab lors d’une interview télévisée. Alors que son discours était uniquement revendicatif et se situait sur le seul plan politique, les commentaires, souvent haineux, ne se sont attachés qu’à sa seule appartenance religieuse. L’obsession vestimentaire, qui en France, ne semble d’ailleurs devoir concerner que les tenues féminines, a fait le reste. Le propos de cette jeune femme est resté remarquablement inaudible. Et afin de le disqualifier encore plus sûrement, le port du voile, auparavant stigmatisé par une lecture univoque de sa signification comme symbole universel de l’asservissement patriarcal imposé aux femmes, a acquis une nouvelle signification encore plus suspecte, s’il était possible. Si ses opposants admettent du bout des lèvres que le voile n’est plus forcément imposé de l’extérieur, par les maris ou les frères, et qu’il est même revendiqué par ces jeunes femmes comme un choix personnel et conscient, ils considèrent que ce choix ne peut donc que relever d’un prosélytisme politique particulièrement menaçant, proche de l’islamisme politique, sous-marin du djihadisme. Que la jeune femme en question n’ait à aucun moment lors de cette interview évoqué ses croyances, qu’elle soit appuyée inconditionnellement par son organisation d’appartenance, n’empêche rien. Ses propos sont, aux yeux des seuls « vrais » laïques, irrémédiablement invalidés…

 

Il me semble que l’on se trompe de diagnostic, mais aussi de remède. La défense de la laïcité doit cesser de se focaliser sur la dénonciation routinière et systématique de la nocivité de l’emprise religieuse sur les individus en général et, à l’heure actuelle, sur la visibilité propre à la pratique musulmane dans l’espace public en particulier. Cette rhétorique partagée, qui réactive des conceptions d’arrière-garde sans aucun effort de réflexivité, se déshonore de surcroit par ses présupposés racistes. Ce combat mené au nom de « l’émancipation laïque » se révèle sans aucune efficacité et alimente voire justifie quotidiennement des discriminations à la fois sexistes et religieuses. Les militants de la laïcité et du féminisme devraient, ce me semble, s’attaquer à deux chantiers autrement plus importants : la lutte contre tous les fondamentalismes sans exception, qu’ils soient d’origine religieuse ou même laïque, car ils sont chacun foncièrement anti-libéraux et oppresseurs de l’individu. Ils doivent de surcroit prendre réellement en considération la parole féminine, en la détachant complètement de ses conditions d’énonciations. Il s’agit donc de penser de manière enfin constructive le pluralisme religieux et convictionnel de fait dans nos sociétés modernes, et ce, de manière égale et équilibrée pour tous et toutes. Pour ce faire, il nous faut actualiser, et donc laïciser, notre conception encore souvent trop idéologique et historiquement datée de la laïcité. C’est à cette condition que pourra peut-être être enfin résolue l’équation à la fois constamment déséquilibrée et intrinsèquement paradoxale des rapports historiques entretenus entre « sexe et sécularisme », genre et laïcité. Est-ce trop demander qu’au XXIe siècle, les différentes propositions de sens, si elles ne sont pas foncièrement liberticides et ne contreviennent pas aux lois civiles, ont toutes également droit de cité et que la femme soit enfin considérée comme un homme comme les autres ?

 

Références :

  • Asad, Talal, Brown, Wendy, Butler, Judith, Mahmood, Saba, La Critique est-elle laïque ? Blasphème, offense et liberté d’expression, préface de Mathieu Potte-Bonneville, Lyon, PUL, 2016.
  • Baubérot, Jean, Les sept laïcités françaises. Le modèle français de laïcité n’existe pas, Paris, Maison des Sciences de l’Homme, 2015.
  • Huntington, Samuel, Le Choc des civilisations, Paris, Odile Jacob, 1997.
  • Portier, Philippe, L’État et les religions en France. Une sociologie historique de la laïcité, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2016.
  • Poulat, Émile, Liberté, laïcité. La guerre des deux France et le principe de la modernité, Paris, Cerf, coll. Éthique et société, 1988.
  • Scott, Joan W., De l’utilité du genre, Paris, coll. À venir, 2012.
  • Scott, Joan W., La citoyenneté paradoxale. Les féministes françaises et les droits de l’homme, Paris, Albin Michel, coll. Bibliothèque histoire, 1998.
  • Zuber, Valentine, Le culte des droits de l’Homme, Paris, Gallimard, 2014.
  • Zuber, Valentine, La laïcité en débat. Au-delà des idées reçues, Paris, Le Cavalier bleu, 2017.
  • Zuber, Valentine, L’origine religieuse des droits de l’Homme, Genève, Labor et Fides, 2017.

 

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