Insuffisants ou incompris ?

Justine Lacroix
10 July 2018

Cet article est le premier dans notre échange sur Samuel Moyn, Not Enough (Harvard University Press, 2018). 

 

Les droits humains nous obligent-ils à « bénir » un capitalisme dérégulé et inégalitaire, selon la phrase de Gilles Deleuze et Félix Guattari ? L’idée selon laquelle nos droits humains contemporains seraient indissociables de l’ordre néolibéral a désormais des adeptes bien au-delà des rangs de la gauche radicale. A ces critiques, l’ouvrage de Samuel Moyn apporte une réponse sans ambiguïté fondée sur une étude historique attentive : seul le néo-libéralisme est responsable du néo-libéralisme. Les mouvements liés aux droits humains ne sont notamment pour rien dans les politiques mises en œuvre par les institutions financières internationales à partir des années 1990. Mais cette réponse laisse subsister deux interrogations : pourquoi l’essor du fondamentalisme du marché à partir des années 1970 a-t-il coïncidé presque parfaitement avec le triomphe des droits humains ? Et pourquoi cette consécration des droits humains n’a-t-elle en rien infléchi l’explosion des inégalités au cours des quarante dernières années ?

 

La réponse tient, pour Moyn, à la disjonction progressive qui s’est opérée entre l’aspiration à la « suffisance » (qui désigne le niveau minimum d’accès aux ressources nécessaires pour mener une vie décente) et celle à l’égalité (qui mesure où se situent les individus les uns par rapport aux autres dans leur accès à ces ressources). Alors que l’Etat-Providence des années 1940 (dont Moyn rappelle par ailleurs le caractère discriminant) combinait ces deux notions, le mouvement des droits humains s’est, à partir des années 1970, focalisé sur les seules libertés civiles et politiques ainsi que sur la défense d’un seuil minimal de subsistance. C’est ainsi que, sans être responsables de l’expansion du néolibéralisme, les droits humains en ont été « les compagnons impuissants » car ils n’avaient à dire sur la question de l’inégalité matérielle.

 

Cet ouvrage laisse un sentiment étrange. Ses développements sont tout en nuances et en érudition historique et apportent une masse d’informations précieuses à ceux qui s’intéressent de près ou de loin à l’histoire du mouvement pour les droits humains. Les arguments avancés dans le cœur du livre emportent largement la conviction. Mais la conclusion que Moyn en tire est presque arbitraire : avec les mêmes données, un autre auteur aurait pu soutenir une toute autre thèse.  La difficulté ici tient au fait que l’ouvrage bascule sans préavis d’une analyse fouillée d’une question précise – à savoir la façon dont les grandes ONG de défense des droits humains ont, à partir des années 1970, occulté les promesses sociales de la Déclaration de 1948 – à des conclusions générales sur les droits humains et leur rapport à l’égalité qui sont beaucoup plus fragiles.

 

Pour l’illustrer, prenons le livre par la fin. Not Enough se termine par une fable – celle d’un homme, appelé Crésus, qui posséderait tout, mais distribuerait à chacun le nécessaire (nourriture, soins de santé et même des vacances) pour que ses besoins essentiels soient satisfaits. Les libertés civiles seraient respectées, l’Etat policier écarté, la torture serait inimaginable et l’indigence serait combattue. En revanche, les inégalités atteindraient un degré inégalé. Or, nous dit Moyn, non seulement nous « vivons de plus en plus dans le monde de Crésus » (212), mais en outre ce que montre cette expérience de pensée, c’est que le respect des droits humains est parfaitement conciliable avec une inégalité radicale. L’image est frappante mais tient-elle vraiment la route ? On peut en douter tant d’un point de vue factuel que conceptuel.

 

D’une part, nous ne vivons pas (ou plus) dans le monde de Crésus. Nous n’habitons plus, si nous y avons jamais vécu, dans un monde où le progrès des libertés civiles va de pair avec une aggravation des inégalités. Bien sûr, Moyn sait que le combat pour le respect des droits humains est très loin d’être achevé. Mais curieusement il ne dit mot du basculement intellectuel et politique qui s’est opéré depuis une quinzaine d’années. Au début du XXIe siècle, nous pouvions penser vivre dans ce que Louis Henkin appelle « l’âge des droits », au sens où les droits de l’homme s’étaient imposés comme « la seule vertu à laquelle le vice rend hommage ». Nul Etat ne pouvait se permettre de revendiquer ouvertement des atteintes aux droits fondamentaux, sinon en les justifiant par des circonstances exceptionnelles. Dans les Etats démocratiques eux-mêmes, comme le soulignait récemment Mireille Delmas-Marty, « la montée en puissance des droits de l’homme semblait irréversible et l’Etat de droit un dogme inébranlable ».

 

C’en est désormais fini. Plus grand monde ne se soucie de rendre hommage à la vertu, et nombre de dirigeants – de Recep Tayyip Erdogan à Viktor Orban en passant par Donald Trump – assument désormais leur volonté de s’affranchir des droits avec, selon Antoine Garapon, « une sorte de fierté, voire de provocation ». Tant à l’Est qu’à l’Ouest de l’Europe, des courants intellectuels et des mouvements politiques de plus en plus puissants contestent, au nom de la souveraineté nationale, les contraintes imposées par la protection des droits fondamentaux. Après David Cameron et Theresa May, c’est le candidat de la droite aux dernières élections présidentielles qui a emboîté le pas à Marine Le Pen pour réclamer une sortie de la France de la Convention européenne des droits de l’homme si celle-ci continuait à intervenir sur des sujets « essentiels » pour les sociétés.

 

Au-delà de la rhétorique, nombre de garanties qui semblaient acquises à la fin du XXe siècle sont désormais mises en cause un peu partout sous l’effet des mesures anti-terroristes. Depuis quinze ans, à la suite des Etats-Unis, la plupart des Etats européens ont multiplié les mesures qui consolident le pouvoir exécutif, affaiblissent le pouvoir judiciaire, diminuent les exigences en matière de preuve et renforcent les pouvoirs de surveillance. Combinées à des politiques migratoires qui reviennent à vider le droit d’asile de son sens, ces mesures conduisent de nombreux observateurs à évoquer la régression, voire la désintégration, du système européen et international de protection des droits de l’homme. Au vu de ces évolutions, il est paradoxal d’affirmer, comme le fait Moyn, que notre époque considère les droits humains comme les « plus hauts critères d’une société et d’un monde juste » (2).

 

Or, si on admet que les droits humains ne sont plus, depuis au moins quinze ans, notre « dernière utopie », la coïncidence historique entre l’essor du mouvement des droits de l’homme et l’aggravation des inégalités s’en trouve pour le moins nuancée. Certes, entre 1980 et 2016, les 1% les plus riches ont absorbé 27% de la croissance mondiale – le creusement des inégalités depuis 40 ans est un fait indéniable. Cependant si on date le reflux des droits humains de l’adoption du Patriot Act, cela fait déjà 17 ans que le néolibéralisme poursuit sa course sans plus trop se soucier des droits fondamentaux. Et si on prend des cas individuels, tel celui de la France, le tableau apparaît encore plus complexe. Dans ce pays, la baisse des inégalités a été continue entre le début des années 1970 et le début des années 1990. C’est à partir du milieu des années 1990, et surtout à partir de 2003, que le mouvement s’inverse et que les écarts de vie entre les plus et les moins favorisés se creusent – soit à un moment où la cote de popularité des droits humains est déjà largement entamée, tant dans la sphère intellectuelle que politique. Désormais, la France d’Emmanuel Macron, qui combine allègement de la fiscalité sur les hauts revenus et constitutionnalisation de l’état d’urgence, est très loin de la combinaison d’inégalité et de liberté censée prévaloir dans le monde de Crésus.

 

Quant à l’indigence, elle est bien en progression si on juge par le nombre de sans-abri qui a, par exemple, augmenté de 169% en Grande-Bretagne entre 2010 et 2017. Certes, l’extrême pauvreté a diminué de moitié dans le monde depuis 1990, mais ce chiffre global ne suffit pas. Il doit être complété par d’autres études qui montrent l’augmentation de la part des mal-logés ou des travailleurs pauvres dans plusieurs pays où le creusement des inégalités ne semble pas forcément s’accompagner d’un progrès du côté de la « suffisance ».

 

Surtout, Moyn semble jouer sur l’équivoque du terme de « suffisance » qui peut désigner aussi bien un seuil minimum de survie, ou alors une égalité des « capabilités » à développer ses projets de vie. Or, seule cette deuxième définition est conforme tant à la deuxième phrase de l’article 1 de la Déclaration de 1789 (« les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune ») qu’aux articles 22 à 26 de la Déclaration de 1948 qui visent le « libre développement de la personnalité ».

 

Ce qui conduit à l’objection conceptuelle : il n’est pas vrai que les droits humains soient compatibles « avec une forme d’inégalité radicale ». On a vu que l’essentiel de l’argument de Moyn repose sur la disjonction qui serait opérée entre la « suffisance » et « l’égalité ». Le dilemme est un tantinet abstrait, car on voit mal comment chacun pourrait avoir accès aux conditions intellectuelles et matérielles nécessaires pour mener une « vie décente » sans des redistributions massives qui réduisent les inégalités. D’autant que la notion de « vie décente » est éminemment subjective et dépend évidemment de l’évolution du niveau de vie et de la comparaison avec les plus nantis – qui conduit aujourd’hui nombre d’habitants des pays occidentaux à considérer l’accès à une salle de bain privée, la possession d’un moyen de transport ou la prolongation des études jusqu’à 18 ans, etc. comme autant de réquisits nécessaires, alors qu’ils étaient un luxe pour nos grands-parents. Bien sûr, Moyn en a conscience mais il écarte un peu rapidement l’objection au motif qu’il est « possible » que les pauvres se rapprochent du niveau « suffisant » alors que les inégalités s’accroissent (5).  Si on entend par « suffisance » une simple protection contre les formes de pauvreté les plus abjectes, c’est possible. En revanche, si on vise par-là l’accès à un niveau de ressources suffisant pour développer ses projets de vie, c’est nettement moins crédible. Il est beaucoup plus convaincant, en revanche, de souligner que le souci de prodiguer un niveau « suffisant » à chacun est menacé par l’abandon des politiques égalitaires.

 

Mais si c’est l’égalité qui importe, quel sens lui donner et pourquoi devrions-nous forcément imposer un « plafond » aux inégalités acceptables ? Moyn semble souvent fétichiser l’égalité en tant que telle, sans jamais préciser ce qu’il entend précisément par là. Faut-il plaider pour un même salaire pour tous – comme le voulait Cornélius Castoriadis, un auteur auquel fait penser l’alternative dressée à la dernière page de Not Enough entre « socialisme » et « barbarie » (220) ? Et si ce n’est pas le cas, quel est le niveau d’inégalité « acceptable » ? Pourquoi une société A où l’écart de revenu serait de 1 à 4 serait-elle forcément plus « égalitaire » qu’une société B où l’écart est de 1 à 10 si, dans cette dernière, les biens sociaux essentiels à la poursuite d’une vie décente (la santé, l’éducation, le logement, l’accès à la justice, les opportunités diverses) échappent à la domination de l’argent ? La seule chose qu’on peut dire, c’est qu’il est simplement plus plausible qu’un tel programme soit réalisé dans la société A compte tenu des redistributions qu’il impose.

 

Implicitement, Moyn fait souvent comme si « inégalité » et « hiérarchie » étaient la même chose. Pas forcément. Un professeur d’université peut être beaucoup moins riche que tel ou tel chef d’entreprise sans être le moins du monde soumis à sa domination – ce qui n’est pas le cas, en revanche, de ses ouvriers lesquels seront d’autant plus en position d’égalité vis-à-vis de leur patron qu’ils pourront s’appuyer sur un droit du travail solide et sur l’assurance que leur santé, leur logement ou l’éducation de leurs enfants ne sont pas tributaires de leur emploi. Ce qui rejoint le plaidoyer de Michael Walzer en faveur d’une « égalité complexe », laquelle exige que les avantages acquis dans une sphère (celle de l’argent, par exemple) n’ouvrent pas la voie à des avantages dans d’autres sphères (celles de l’éducation, de la santé, de la citoyenneté) qui devraient obéir à d’autres critères. Le scandale des inégalités contemporaines tient précisément en cela que c’est l’argent qui, de plus en plus, conditionne l’accès à l’éducation, à la santé, voir aux responsabilités publiques et de manière générale aux opportunités de vie des uns et des autres.

 

C’est en ce sens que les droits humains sont davantage « incompris » « qu’insuffisants ». Moyn rappelle fort bien l’introduction des droits sociaux dès 1793, l’expérience jacobine, l’apport de Babeuf et, plus tard, la « canonisation de l’Etat- Providence » dans la Déclaration universelle de 1948, autant d’éléments oubliés ou négligés, selon lui, lors du renouveau des droits de l’homme opéré à la fin des années 1970. Mais alors, pourquoi ne pas plaider que toute politique des droits de l’homme conséquente, depuis leur première déclaration révolutionnaire, a pour boussole la solidarité de la liberté et de l’égalité et la nécessité de les approfondir ensemble.  Pourquoi ne pas insister davantage sur le dévoiement des droits humains qui s’est opéré sous l’emprise du dogme néolibéral ? Pourquoi considérer Amnesty International et Human Rights Watch comme s’ils résumaient à eux seuls les luttes de droits menées depuis les années 1970, sans distinguer (certes, Moyn le fait mais cela pourrait être autrement plus explicite) « l’industrie » des droits de l’homme établie à New York ou à Genève d’autres mouvements, notamment nationaux, qui ont continué d’articuler l’aspiration à la liberté politique avec celle à la justice sociale ?

 

Au lieu de déduire de son étude que les droits humains ont, à la fin des années 1970, été interprétés de façon réductrice comme un simple appel à protéger les libertés civiles et à endiguer l’indigence la plus criante, il en conclut que « les droits humains, même parfaitement réalisés, sont compatibles avec l’inégalité et même une inégalité radicale » (213). Au risque, qu’il ne peut ignorer, que cela reste le principal message d’un livre autrement plus riche et plus complexe. Cette tension entre un étayage scientifique particulièrement solide et des « punch line » contestables est une source de grande perplexité pour le lecteur.

 

Ainsi, pourquoi, alors que le reste de l’ouvrage est tout en rigueur, laisser supposer, à l’aide de ce graphique « coup de poing » que l’essor des droits de l’homme aurait accompagné le déclin des aspirations égalitaires ?

 

L’usage des termes « human rights » et « socialisme » tel que reflété par le pourcentage du nombre d’ouvrages de langues anglaises dans lequel les termes apparaissent chaque année. Graphe généré par Google Books Ngram Viewer qui figure à la page 182 de Not Enough.

 

Cependant, si on introduit le terme de « egalitarianism », l’impression qui se dégage est sensiblement différente. Ce terme pointu est, bien sûr, beaucoup moins utilisé que « human rights » ou « socialism» mais celui de « equality » (plus utilisé que « human rights » et qui continue de progresser sur la même période) est malheureusement trop générique pour être significatif.

 

L’usage du terme « egalitarianism » tel que reflété par le pourcentage du nombre d’ouvrages de langues anglaises dans lequel les termes apparaissent chaque année. Graphe généré par Google Books Ngram Viewer.

 

Autrement dit, le déclin du vocable « socialisme » s’explique peut-être avant tout par la disparition des régimes dits « socialistes » et pas forcément par un recul de l’aspiration à l’égalité. Ces remarques ne visent pas à invalider la thèse de Moyn mais simplement à montrer la difficulté d’appuyer un raisonnement scientifique sur des graphiques qui, maniés bruts, n’ont guère qu’un intérêt ludique.

 

En réalité, les droits humains n’ont pas plus tué le socialisme que l’écologie (terme dont l’ascension est continue durant toute la période et devrait bientôt dépasser celui de socialisme). Le socialisme réel est plutôt mort de son incapacité à intégrer les droits de l’homme comme constitutifs d’une société démocratique. Cependant, il reste vrai que les droits de l’homme ne sont pas en tant que tels des revendications à une forme de socialisme égalitaire. Leur plasticité autorise des appropriations plus « libérales » (mais pas néolibérales) ou plus « socialisantes » selon les acteurs et les mouvements qui les revendiquent. Indispensables pour lutter contre toutes les formes de domination, ils ne suffisent pas à fonder la revendication d’une égalité « simple » qui vaudrait par elle-même. N’est-ce pas là finalement ce que leur reproche Samuel Moyn ?

 

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