Eloge du pluralisme

2 June 2019

Ceci est le deuxième compte-rendu de notre table ronde sur Democracy and Truth : A Short History par Sophia Rosenfeld.

 

Où que l’on pose le regard, le paysage politique des démocraties libérales présente le même spectacle de désolation. Le président des Etats-Unis passe ses jours et ses nuits à rédiger des messages de 140 signes qui n’entretiennent qu’un rapport évasif avec le monde réel, sans que ses partisans ne lui en tiennent rigueur. Le Parlement britannique est englué dans la gestion cauchemardesque du Brexit, qui est lui-même le fruit d’une campagne référendaire marquée par la multiplication de mensonges éhontés. Ailleurs, de Paris à Tel-Aviv, de Rome à Sao Paulo, la vie politique semble s’être émancipée de tout souci de vérité ; les réseaux sociaux propagent des rumeurs fantaisistes qui résistent à tous les démentis ; les opinions publiques apparaissent plus vulnérable que jamais à la manipulation. Serions-nous entrés, come l’affirment certains, dans une ère de post-vérité, sorte d’étape ultime de la société du spectacle où le simulacre et le divertissement sont les seules valeurs ? Le bullshit généralisé est-il notre seul horizon ?

 

Dans ce contexte, le rôle des historiens consiste à prendre un peu de recul, à rappeler les éléments de longue durée et à évaluer l’ampleur des mutations récentes. Sophia Rosenfeld relève le défi avec beaucoup de brio, dans un livre court, dense et toujours stimulant. Avec un sens remarquable de la nuance, elle évite les facilités rhétoriques comme les partis-pris excessifs. Elle renvoie dos-à-dos l’optimisme démesuré des partisans de la révolution numérique, qui y voient l’instrument d’une démocratisation inédite de l’accès à l’information et à l’expression politique, et le pessimisme réactionnaire des technophobes, prompts à accuser les réseaux sociaux de tous les maux. De même, elle écarte les interprétations univoques, comme celle qui attribue le scepticisme actuel aux méfaits de la philosophie post-moderne. Elle préfère insister sur les effets conjugués de nouveaux médias de masse et de la dérégulation de l’information: talkshows radiophoniques politisés, chaines d’information en continu, émissions d’infotainement ont mélangé les nouvelles politiques et le divertissement. Plus récemment, les mutations technologiques ont accentué cette mutation, en multipliant les « bulles d’information » qui semblent reproduire les communautés villageoises d’antan, homogènes, étanches, propices aux rumeurs, mais à une échelle inédite et dans un contexte nouveau de polarisation militante.

 

Au final, néanmoins, son interprétation de la situation actuelle est nuancée et les solutions qu’elle propose sont raisonnables : mieux contrôler les grandes sociétés du numérique, développer une éthique de la discussion publique, défendre une conception modeste de la vérité politique, se garder de tout fondamentalisme de la liberté d’expression là où il s’agit avant tout de construire un « environnement robuste et tolérant » pour les discours d’intérêt public. Certains lecteurs les jugeront peut-être trop modérées et consensuelles, en particulier en France, où les réserves à l’égard des conceptions trop rigides du premier amendement sembleront plus sensées que provocantes. Il me semble toutefois que ce n’est pas là que se trouve l’apport principal du livre.

 

Le grand intérêt de Democracy and Truth réside dans l’analyse historique des tensions inhérentes au régime de vérité de la démocratie libérale. Celui-ci s’est formé au 18siècle, comme le fruit d’un double héritage. D’une part, les révolutions atlantiques ont imposé, tant bien que mal, le principe de la souveraineté du peuple. On peut discuter de la signification exacte du principe, ainsi que sa mise en œuvre effective, mais d’une façon ou d’une autre, qu’il s’agisse du choix des gouvernants par les élections, du contrôle qu’exerce sur ceux-ci l’opinion publique, ou des décisions prises directement par referendum, les grandes orientations politiques tirent leur légitimité du choix de la majorité des citoyens. La décision démocratique ne relève pas de la connaissance mais de la volonté collective. Comment s’assurer que celle-ci soit correctement formée ?

 

D’autre part, les Lumières ont imposé une nouvelle « culture de la vérité ». Celle-ci s’oppose aux dogmes révélés et aux autorités traditionnelles pour les remplacer par une plus haute exigence de vérité, qui s’acquiert par l’exercice de la raison, par l’enquête, par l’examen critique. La vérité est pluraliste, non dogmatique. Elle se découvre individuellement par le courage de la pensée et la rigueur de la méthode, collectivement par la libre discussion. Or, si les Lumières sont théoriquement universelles, elles sont pratiquement élitistes : tant que les préjugés dominent, les philosophes et les savants doivent montrer le chemin, éclairer les autres. Les Lumières sont un combat, lent et incertain, un processus historique loin d’être achevé. Les philosophes du 18siècle ont inlassablement cherché à articuler le constat d’une inégale distribution du savoir et l’exigence d’une émancipation collective. C’est pourquoi ils insistaient sur deux vecteurs de diffusion de la vérité : l’instruction publique, d’une part, la liberté de la presse, de l’autre. Toutefois, ils étaient pleinement conscients des difficultés. Comment éclairer un public qui ne veut pas l’être ? Comment faire entendre des vérités complexes, voire désagréables, quand il est si facile de colporter des mensonges réconfortants ? Même les plus radicaux, ou les moins élitistes, avaient conscience de la difficulté. Certains d’entre eux, comme l’a admirablement montré S. Rosenfeld dans un livre précédent, ont essayé de doter le peuple, en tant qu’entité collective, d’une capacité épistémologique, à travers la notion de « sens commun ».

 

Ce double héritage explique l’instabilité épistémologique de la démocratie libérale,  toujours écartelée entre le prestige des élites intellectuelles et la revendication d’un sens commun populaire. Sur cette base, S. Rosenfeld identifie les deux dangers symétriques qui menacent le projet démocratique, et dont l’exploration forme le cœur du livre. D’un côté, l’importance du savoir des élites peut très vite dériver vers une autorité excessive accordée aux savants et aux intellectuels, plus généralement à « l’aristocratie naturelle » des talents, chère à Thomas Jefferson. Avec la spécialisation des savoirs, notamment techniques, voici venu le temps des experts, et même de la technocratie. Ce gouvernement des professeurs, des savants, des experts, au nom du savoir et de la vérité, peut rapidement apparaître comme une trahison de la démocratie, surtout lorsqu’elle trahit un mépris des élites pour le peuple. En réaction, la colère populiste est inévitable, mais elle est mauvaise conseillère. Le rejet du savoir politique des élites puise à des sources théoriques très variables, et peut se réclamer d’institutions anciennes comme les jurys populaires ou les élections au tirage au sort. Il est toujours utile de rappeler que la politique n’est pas la science, qu’elle n’a pas pour but la vérité mais la construction d’un accord sur l’action commune. Pourtant, le populisme se révèle toujours une impasse. Il ne possède guère d’unité doctrinale, il est avant tout un style politique et un récit, qui oppose un peuple, présenté comme un ensemble homogène, à des élites accusées de l’avoir trahi. Dès lors, le motif de la conspiration ou du complot devient omniprésent. Alors qu’il fut longtemps un outil de la contestation des pouvoirs autoritaires au nom de la liberté, il exerce aujourd’hui son pouvoir corrosif à l’encontre des institutions démocratiques.  

 

Elitisme technocratique et populisme, malgré tout ce qui les oppose, partagent un point commun que S. Rosenfeld identifie parfaitement : une conception absolue de la vérité. La vérité du peuple, souvent rapportée à son authenticité affective et morale, ne se discute pas davantage que le savoir des élites, qui se veut rationnel et scientifique. À l’inverse, c’est d’une conception modeste et pluraliste de la vérité qu’ont besoin les démocraties : une vérité qui ne peut jamais être définitive ni incontestable, qui doit guider la délibération mais non imposer la décision. Aujourd’hui, nous sommes sans doute plus conscients que jamais qu’il faut protéger une pratique démocratique de la vérité, dès lors que les dangers ne viennent plus principalement de l’accès restreint aux informations ou de la censure des opinions dissidentes, mais au contraire, de la multiplication des rumeurs invérifiables, du choc des opinions partisanes. Le point d’équilibre, toutefois, n’est pas facile à trouver. Les révolutionnaires français, déjà, effrayés par les effets de la liberté d’expression sur l’harmonie du corps politique, avaient cherché à faire de l’Etat un garant de la vérité, en censurant les mensonges politiques, les discours violents ou calomniateurs, les rumeurs infondés, au nom de ma défense de « l’esprit public » ; ils n’avaient abouti qu’à offrir, à certains groupes, des moyens nouveau de contrôle de l’opinion. Cette tentation resurgit, aujourd’hui, autour de la lutte contre les « fake news », non sans danger.  Comment assurer l’indépendance des instances de régulation et de contrôle ?

 

En centrant son analyse sur cette spécificité du rapport à la vérité, non dogmatique et procédurale, S. Rosenfeld peut écarter quelques faux problèmes, qui viennent parfois parasiter la réflexion. L’enjeu essentiel n’est pas, principalement, la question morale du mensonge des hommes ou des femmes politiques, qui est un problème trivial, comme l’avait déjà relevé Hannah Arendt. Il n’est pas non plus la question philosophique de la définition la vérité. S. Rosenfeld ne semble pas prendre très au sérieux l’hypothèse d’une ère de post-vérité. La question essentielle est plutôt celle des conditions sociales, économiques et politiques de la confiance. Car tout rapport au savoir, dans les sociétés médiatisées qui sont les nôtres, est indirect : presque tout ce que nous tenons pour vrai, nous le savons par les médias et par l’école. Cette épistémologie sociale, qui est le socle du rapport moderne à la vérité, suppose que la population ait confiance dans les élites, mais aussi que celles-ci soient capables d’entendre les avis du peuple, non pas simplement leurs doléances, mais aussi leur connaissance du monde social, fondée sur l’expérience et ce qu’il faut bien appeler la sagesse collective. Une telle circulation de la confiance de part et d’autre de la société est sans doute ce qui fait le plus défaut aujourd’hui. La rétablir implique de lutter contre toutes les formes de séparatisme social, qui entraînent méconnaissance, défiance et mépris. La question de la vérité démocratique ouvre ici, comme de juste, sur les enjeux économiques et sociaux. Le pluralisme épistémologique moderne ne se satisfait pas d’inégalités sociales trop criantes, car celles-ci rendent impossibles toute forme de consensus. Le problème essentiel reste celui de la confiance qu’inspirent les autorités et les institutions : qu’il s’agisse de la presse, des intellectuels, des élus.

 

Lorsqu’elle aborde les conceptions élitistes du savoir, S. Rosenfeld insiste sur les dangers de l’expertise et de la technocratie, devenus particulièrement sensibles de nos jours. Mais, elle n’esquive pas le rejet croissant que suscite l’intervention publique des écrivains, des professeurs, des savants, dès lors qu’ils s’adressent à l’ensemble de la population au nom d’un rapport privilégié à la vérité. Que faire si ce discours-là n’est pas entendu, pas accepté, voire rejeté. La démocratie peut-elle subsister sans un minimum de confiance à l’égard des intellectuels ? Cette question était au cœur des débats des Lumières. Les philosophes, même les plus favorables à l’éducation du peuple et à la démocratie, cherchaient à maintenir une autorité spécifique pour les savants, pour les Aufklarers. En pleine Révolution, Condorcet rêvait à la reconstitution d’une académie savante, et il distinguait précisément « le progrès des lumières », qui repose sur le travail intellectuel de quelques-uns, et « la propagation des lumières », qui implique éduction de tous. Il se méfiait des charlatans, qui abusent de la crédulité d’un public encore insuffisamment instruit, pour lui faire accroire des faussetés illusoires. Or, par un paradoxe qu’il n’avait pas prévu, le progrès de l’instruction publique n’a pas renforcé l’autorité intellectuelle des vrais savants, il a développé le sens critique qui n’épargne rien ni personne.  Nul ne sait s’il faut s’en réjouir ou s’en désoler : est-ce l’aboutissement logique du projet des Lumières, lorsque chacun est amené à penser par lui-même, à douter de toutes les vérités établies et de toutes les institutions, ou sa subversion ultime, la voie de la méfiance généralisée et du doute permanent?

 

Le soupçon d’une dissolution irrémédiable de l’autorité des intellectuels dans les sociétés modernes, au-delà de la crise de confiance conjoncturelle, est grave parce qu’il jette une ombre sur l’objectif même du livre de S. Rosenfeld. A qui s’adresse cette Short History ? Par son format, elle peut viser un public large. Mais sur quoi repose son attrait, sa force de conviction ? Sur la rigueur de l’argumentation et l’ambition d’un débat de bonne foi. Autant dire qu’il implique des lecteurs déjà convaincus par ses conclusions. Il faut espérer que ceux-ci restent assez nombreux.

 

On peut aussi considérer — c’est l’hypothèse optimiste — qu’un tel livre, qui rend accessible à un public non universitaire le fruit de nombreuses recherches, prêche par l’exemple. Il est un geste de confiance envers ses lecteurs, qu’il prend au sérieux, sans facilité partisane ou rhétorique. Une telle marque de considération est rare. C’est un pari qu’il faut saluer.

 

Photo Credit: Anna Dziubinska, London Underground Atrium, via Unsplash.

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