Clemenceau, observateur de l’Amérique (I)

Georges Clemenceau
15 September 2020

Note de l’éditeur : Correspondant du journal Le Temps aux Etats-Unis, le jeune Georges Clemenceau nous dépeint une Amérique étrangement familière. La Guerre de Sécession est terminée mais la politique n’a rien de paisible : le conflit entre les deux camps politiques de l’Union se cristallise autour du processus d’Impeachment du Président Andrew Johnson. Observateur de l’Amérique, Clemenceau évoque également l’importance historique des conditions sanitaires dans de telles circonstances, car la période de Reconstruction est une période d’épidémies, notamment de la fièvre jaune. Ceci est la première sélection des lettres du jeune Clemenceau, tirées de Georges Clemenceau : Lettres d’Amérique.

 

27 janvier 1867

Nouvelles des États‑Unis

Nous résumons comme suit notre correspondance de New York, en date du 5 janvier :

L’année 1867 s’ouvre sous d’assez fâcheux auspices pour les États‑Unis. La reconstruction n’est point faite. La grande guerre de la rébellion, terminée militairement, subsiste dans les esprits. L’animosité du Sud contre le Nord est plus violente que jamais. L’un après l’autre, tous les États qui avaient voté la sécession rejettent l’amendement constitutionnel proposé par le Congrès. Cet amendement n’est pourtant rien moins que radical. Il ne proclame point de principe, il n’institue pas le suffrage universel ou impartial comme on dit ici : c’est un compromis qui a dû coûter à la conscience de plus d’un sénateur républicain.

 

Johnson vient de trouver dans sa lutte contre le Congrès un appui inattendu dans la cour suprême de justice, corps inamovible composé de hauts juges dont cinq appartiennent à l’ancien parti esclavagiste, et les trois autres, parmi lesquels le président, M. Chase, aux idées libérales.

 

Les textes de loi ne manquent jamais, comme on sait, pas plus que les textes religieux, quand il s’agit d’étouffer la conscience et de proclamer que l’injuste est utile ; que l’absurdité est article de foi. Nous sommes menacés de voir infirmer comme entachées d’inconstitutionnalité toutes les mesures de justice envers les Noirs appliquées par le Congrès aux États de l’ex‑Confédération.

 

Ainsi, lutte entre le président appuyé de la Cour suprême et des États du Sud, d’un côté, et le Congrès soutenu par le peuple du Nord de l’autre : telle est la perspective que nous offre l’année qui commence.

 

Si de la politique nous passons à la question économique, les rôles sont renversés. C’est le Sud qui est libéral, par intérêt peut‑être, mais qu’importe ? – et le Nord qui est protectionniste, par intérêt certainement, et par un intérêt malentendu. Le sous‑secrétaire des Finances, M. Welles, vient de proposer un remaniement de tarif qui laisse subsister la plupart des quasi‑prohibitions de l’ancien. Il y a ici des protectionnistes féroces. Une industrie quelconque vient‑elle à chômer quinze jours, c’est l’importation qui est responsable, et l’on se met à l’œuvre pour un nouveau tarif. On a réussi à faire payer ainsi au peuple des prix ridicules pour les objets de première nécessité, à frustrer le Trésor de droits de douane qu’il cesse de percevoir quand ils sont exorbitants, et à enrichir quelques gros bonnets de l’Est.

 

Une autre faute, très grave celle-ci, c’est l’impôt sur le coton. Cet article, essentiellement américain, ne peut plus lutter sur les marchés anglais avec les cotons de l’Égypte et de l’Inde. De là, découragement des producteurs, atonie de la navigation, pauvreté et privation dans les masses, luxe inouï chez quelques privilégiés.

 

L’alcool, le whiskey, les liqueurs fortes avaient paru matière essentiellement imposable aux économistes du Congrès. Deux dollars par galon, c’est‑à‑dire à peu près 3 cents pour 100 de la valeur. Vous pensez si la fraude s’est donnée beau jeu. Le distillateur honnête s’est retiré de la partie. L’autre a d’abord fait fortune ; puis le fisc, frustré, s’est ému, a poursuivi, traqué le délinquant, qui s’est contenté de fermer son usine dès qu’elle lui causait des pertes au lieu des profits. Perte pour le fisc, perte pour l’industrie, qui manque aujourd’hui cruellement d’alcools. Par surcroît, la cour d’appel de l’État de New York vient de reconnaître la constitutionnalité de la loi d’accise, qui oblige tous les cabarets à fermer le dimanche.

 

Tout le monde s’attend à une crise financière prochaine ; elle est dans l’air. Les gouvernants la prévoient, et ne savent comment la conjurer. M. McCulloch est plein de bonnes intentions, mais la situation est plus forte que lui. Il parle de rachat du papier des banques nationales, de diminution de la circulation fiduciaire, de retour graduel aux paiements en espèces, d’unification de la dette, de diminution des taxes, qui sont écrasantes. Tous ces projets sont très bons, mais pourront‑ils se réaliser assez vite ? La crise, si elle éclate, n’en laissera pas le temps. Ce qui n’empêche pas les valeurs des États‑Unis d’être excellentes ; elles pourront subir un moment de dépréciation, mais elles se relèveront indubitablement.

 

Avec les premiers jours de l’année, nous avons eu la réunion du Congrès et de plusieurs législatures. La première loi votée par la Chambre des représentants a été le retrait du droit de grâce du président.

 

29 janvier 1867

Nouvelles des États‑Unis

Nous résumons comme suit notre correspondance de New York, en date du 12 janvier :

La querelle s’envenime entre le président et le Congrès des États‑Unis. Le beau rôle, il faut en convenir, est au dernier. Il saisit toutes les occasions d’affirmer la justice politique égale pour tous. Après avoir annulé, par une majorité de plus des deux tiers, le veto qui s’opposait au bill du suffrage des Noirs du district de Colombie, il vient d’abolir dans les territoires toutes les lois qui refusent aux gens de couleur la franchise électorale. Un vif débat s’est engagé dans la seconde Chambre sur le bill d’admission du Nebraska voté par le Sénat. Plusieurs représentants ne le trouvent pas assez explicite au sujet du droit de vote des citoyens de couleur. Cette discussion doit être reprise. Enfin, le Sénat, pressé par l’opinion publique, a décidé que le 40e Congrès ouvrirait ses séances dès le 4 mars, afin de parer aux velléités d’usurpation de M. Johnson. Celui‑ci s’obstine à mettre la légalité, ou ce qu’il croit être la loi, au‑dessus du droit. Cependant, M. Johnson n’est point allé jusqu’à l’usurpation ou à la trahison, quoi qu’on en dise, et ses accusateurs, M. Ashley de l’Ohio en tête, auront bien de la peine à prouver autre chose, sinon que M. Johnson n’est pas à sa place, qu’il n’a pas compris le premier mot de la grande révolution qui s’est accomplie en Amérique pendant les cinq dernières années, et qu’il retarde d’un quart de siècle, comme l’a dit Wendell Phillips, la marche du progrès sur ce continent. L’occasion est unique, en effet, pour régler définitivement cette question tant controversée de la couleur, et faire disparaître à jamais les derniers vestiges de l’esclavage. Égalité absolue de tous les citoyens, sans exception, devant la loi, tel doit être le dernier mot de cette guerre de quarante ans, que Harrison ouvrit en 1861, que le 40e Congrès terminera, nous l’espérons bien, en 1867. Si par malheur le président réussissait, appuyé par le Sud, par la Cour suprême et par le Parti démocrate du Nord, à ajourner encore cette solution conforme à la justice, c’en est fait de la paix intérieure du pays, pour de longues années. On sait par expérience combien est précaire l’apparente tranquillité qui repose sur la négation du droit. Il est grandement temps que ces tiraillements finissent, tout le monde le sent, même les membres radicaux du Congrès, et c’est pourquoi, tout en ayant adopté l’acte de mise en accusation du président, ils paraissent devoir reculer devant la mesure extrême de la déposition du premier magistrat de la république. Outre l’ébranlement produit dans la nation par cette mesure, qui mettrait‑on à la place de M. Johnson ? La loi indique M. Foster, président du Sénat, mais on éprouve quelques doutes sur les dispositions de ce successeur éventuel à la présidence, et on courrait le risque d’avoir à recommencer. Il est donc probable que les choses restent telles qu’elles sont, M. Johnson multipliant des veto dont le Congrès continuera à ne tenir nul compte. Et cependant d’autres questions urgentes réclameraient l’attention des pouvoirs publics. La question financière menace d’attirer forcément à elle toutes les préoccupations du public. Le commissaire spécial du Trésor a fait, dans son rapport soumis au Sénat, un sombre tableau de l’état de l’industrie américaine. Il signale les causes, propose des palliatifs, indique même le remède, qu’il ne sait comment appliquer, savoir, le retour aux paiements en espèces. Or, il est de ces situations qui demandent à être traitées énergiquement. Quelques expédients, une diminution d’impôts, une modification du tarif des droits de douane, le retrait d’une partie du papier‑monnaie, toutes ces mesures de détail ne suffiraient point à conjurer la crise du travail, si la panique s’emparait des esprits. C’est le grand danger de l’heure présente.

 

4 février 1867

Lettre des États‑Unis

On nous écrit de New York, le 19 janvier :

 

L’opinion s’habitue à l’idée de la déposition du président. Naguère encore, les membres les plus énergiques du Congrès déclaraient la mesure inopportune. Des intérêts plus pressants réclamaient l’attention de la Chambre, les finances surtout, qui menacent de devenir la question urgente du moment. Aujourd’hui, la presse est à peu près unanime à regarder une éventualité aussi grave que celle de la déposition du premier magistrat de la république comme chose certaine, désirable même, et dans tous les cas, peu préjudiciable au pays. Le comité des affaires judiciaires, chargé d’examiner la question de la mise en accusation proposée par M. Ashley, de l’Ohio, n’a pas encore présenté son rapport. L’information se poursuit à huis clos, et ne paraît pas avancer. L’hésitation se conçoit. Il ne s’agit point en effet d’obtenir un verdict de culpabilité. Un procès de cette nature traînerait en longueur, et l’on n’en verrait point l’issue avant l’expiration des pouvoirs du président actuel, en 1869. Il suffit que la Chambre formule l’acte de mise en accusation pour que le président soit à l’instant même suspendu de ses fonctions. Dans ce cas, M. Wade nommé président du Sénat serait, dit‑on, appelé à remplacer M. Johnson. Malgré tout, j’ai beaucoup de peine à me persuader que des Américains, gens pratiques entichés de légalité, en viennent à ces mesures extrêmes d’une légalité contestée. Si M. Johnson manque de sagesse en opposant sans cesse son veto aux décisions libérales du Congrès, il exerce après tout un droit que lui confère la Constitution. Le Congrès, de son côté, sûr de la majorité des deux tiers, peut passer outre, et donner force de loi à ses résolutions. On évite ainsi les grandes secousses et on assure néanmoins les résultats légitimes de la grande révolution américaine, que M. Johnson n’entrave ainsi que parce qu’il n’en comprend pas le premier mot. Au reste, les tentatives de conciliation ne manquent pas. Elles viennent toutes de ces radicaux logiques, que leurs adversaires s’efforcent de représenter comme de farouches sectaires. Il y a deux mois, c’était Sumner qui essayait d’entamer l’obstination un peu affectée de l’homme de la Maison Blanche. Hier, c’était Horace Greeley, le rédacteur en chef de La Tribune, connu de longue date pour son ardent abolitionnisme et ses hérésies protectionnistes. Greeley a eu un long entretien avec le président. Sans nul doute, les deux interlocuteurs se seront séparés, comme il arrive toujours, un peu plus convaincus qu’auparavant que leurs opinions sont inconciliables. En attendant, le Congrès poursuit sans fléchir sa marche émancipatrice. Il a voté le bill d’admission du Nebraska et du Colorado, au titre d’États faisant partie de la Confédération, sous la condition expresse que ces États introduiront dans leur Constitution une clause conférant le droit de suffrage à tous les citoyens sans distinction de race et de couleur, sauf les Indiens non taxés. Cette exception expresse des Indiens non taxés existe dans tous les actes où il est question de privilèges et même simplement de droits. Les Chinois aussi sont exclus de tous droits politiques. Est‑ce parce que les Indiens et les Chinois ne sont pas citoyens ? Le pourraient‑ils devenir au même titre que les autres immigrants ? J’en doute. La justice de l’Anglo‑Saxon ne va pas encore jusque‑là. Elle a déjà eu bien de la peine à s’étendre jusqu’au nègre. Et cette victoire même n’est déjà pas si complète. Le Congrès a augmenté de 20 % le salaire des commis et des imprimeurs du gouvernement. C’est beaucoup pour la nation, écrasée d’impôts ; c’est bien insuffisant pour faire face à l’énorme renchérissement de toutes choses. Le Sénat a adopté un bill déclarant qu’à l’avenir, nul témoin ne sera récusé pour cause de couleur ou de race devant les tribunaux des États‑Unis.

 

Seward vient d’envoyer une lettre pleine d’excuses à M. Romero, ministre de la République mexicaine à Washington. Il met toute l’affaire de Matamoros sur le compte du général Sedgwick, qui a eu tort, il est vrai, d’intervenir et d’engager son gouvernement, contrairement à ses instructions personnelles, mais qui a agi avec les meilleures intentions du monde. Il faudra bien que Juarez se contente de ces explications. Le chef de la république du Mexique a d’ailleurs assez de sujets de satisfaction en ce moment. Ses partisans, ou du moins ceux de la république, occupent maintenant la surface presque entière du pays, sauf trois villes : Mexico, Puebla, Veracruz. Et encore tiennent‑ils la campagne même de Mexico.

 

La discorde règne parmi les impérialistes.

[….]

 

8 février 1867

Lettres des États‑Unis

Nous résumons comme suit notre correspondance de New York, en date du 26 janvier :

 

[….] La situation est tendue aux États‑Unis ; et pourtant personne ne croit à un bouleversement. Ceux qui prédisent à cris un cataclysme expriment leurs désirs plus que leurs craintes. Une chose est bien démontrée. Rien ne ramènera le Sud, les concessions pas plus que la roideur. C’est une région devenue inhabitable pour les hommes attachés à l’Union. Tel de mes amis établis en Louisiane depuis de longues années, après y avoir acquis la fortune et la considération par son travail, a dû s’exiler volontairement, mis à l’index pour cause de loyalisme. En quelques endroits, les Noirs sont encore fouettés et vendus, grâce à quelques textes de lois d’État que la victoire du Nord a oublié d’abroger. Nous ne parlons pas des violences, des meurtres, des incendies, qui sont le fait d’individus ou de bandes, mais qui trouvent un encouragement dans l’approbation tacite d’une population qu’une longue pratique de l’esclavage a démoralisée. Or, M. Johnson est bien certainement complice non de cet état des esprits, mais de l’audace avec laquelle il s’affiche. Ses étranges scrupules constitutionnels, les veto répétés qu’il oppose à toutes les mesures protectrices du Congrès, l’appui qu’il a su trouver dans la Cour suprême ont déconcerté les amis du droit et donné du cœur à ses adversaires. Que le Congrès, qui sent que le moment est décisif, que la faiblesse, en cette occasion solennelle, compromettrait le résultat de trente années de luttes, suivies d’une affreuse boucherie de quatre ans ; que le Congrès, dis‑je, veuille empêcher l’homme de la Maison‑Blanche de consommer la ruine du pays, rien que de fort naturel à cela. Il ne faut pas se le dissimuler : le danger est imminent. Que la majorité du Nord faiblisse, que les représentants de la nation se laissent persuader, sous prétexte de conciliation ou de droits d’État à admettre à la légère les hommes du Sud au Congrès : c’en est fait de la paix publique pendant un quart de siècle. Les esclavagistes du Sud unis aux démocrates du Nord seront assez forts pour déjouer les efforts des abolitionnistes, et ils reculeront indéfiniment l’émancipation véritable et complète de l’homme de couleur. Or, on le sait, tout ajournement du droit est ajournement de la paix. Vouloir que les Sumner, les Stevens, les Phillips, les âmes les plus généreuses et les plus droites de la nation voient s’accomplir sans contestation, sans efforts énergiques pour l’empêcher, la ruine morale de leur pays, c’est vouloir le mal du pays, et c’est bien en effet ce que veulent en ce moment les adversaires du Congrès, qui sont aussi les adversaires du pays lui‑même. Malheureusement les moyens proposés par les républicains pour arriver à la reconstruction ne sont pas tous heureux. Le serment entre pour une grande part dans les moyens mis en œuvre pour s’assurer de la loyauté passée, présente ou future des candidats. On abuse du serment chez les Anglo‑Saxons. À propos de tout et de rien, pour les circonstances les plus insignifiantes, comme pour les témoignages les plus importants, on vous fait lever la main et baiser une Bible. Cela n’enchaîne guère le coquin. Il s’habitue à prêter serment, comme le marchand d’articles d’Église manie les ostensoirs. L’usage par trop familier écarte le respect. Quant à l’honnête homme, il lui répugne, et n’ajoute rien à la valeur de sa parole. Il faut pourtant bien se contenter d’un signe quelconque de retour aux bons sentiments envers l’Union. M. Stevens propose que chaque État du Sud, sauf le Tennessee déjà réadmis dans l’Union, charge une convention de délégués choisis, sans distinction de couleur, parmi les citoyens qui souscriront à la formule de serment qu’il soumet au Congrès d’élaborer une Constitution d’État, laquelle sera soumis au Congrès. Si le Congrès la ratifie, ce qu’il ne fera qu’à bon escient, l’État rentre de droit dans l’Union. En attendant, par une dérogation à leurs propres principes, dont la situation ne lave pas, à mes yeux, les législateurs américains, l’habeas corpus est suspendu dans ces États. Il n’y a pas, quoi qu’on en dise, de sentiments hostiles du Nord contre le Sud ; c’est bien le contraire qui est vrai. Le Sud hait le Nord : celui‑ci veut se préserver des effets de cette haine ; voilà tout. On le voit bien à l’agitation bienfaisante que provoque l’épouvantable misère qui règne dans ces États à coton, naguère si florissants. [….]

 

27 juillet 1867

Nous résumons comme suit notre correspondance de New York, du 14 juillet :

[….] Il est certain que dès aujourd’hui [suite à l’exécution de Maximilien Ier du Mexique] on commence à agir dans ce sens [vers une invasion étatsunienne du Mexique], et que des compagnies franches s’organisent dans plusieurs villes de l’Union, à Saint Louis, à Chicago, à Memphis, à New York, à La Nouvelle‑Orléans, avec l’intention avouée de marcher sur le Mexique. Ce sont surtout les gens du Sud qui poussent à la roue, dans l’espoir que les préoccupations d’une guerre de ce genre allégera les mesures qui pèsent sur eux. En effet, le bill de reconstruction, tel qu’il vient d’être amendé, donne aux commandants militaires un pouvoir absolu sur les États soumis à leur juridiction, et place virtuellement le Sud sous le régime de la loi martiale. Il n’est donc pas étonnant que les habitants de ces régions cherchent à s’y soustraire, et appellent de tous leurs vœux une guerre avec l’étranger pour faire diversion. Les luttes politiques continuent à passionner violemment certains États du Sud. Dernièrement, une collision sanglante, à la suite de laquelle plusieurs per‑ sonnes ont péri, a eu lieu à Franklin (État du Tennessee) entre un club de nègres et un club de Blancs. Cette rixe est venue à la suite de discussions électorales relatives à la nomination du gouverneur de l’État et des membres de la législature locale, dont l’élection doit avoir lieu le 1er août prochain. L’État de Kentucky est également en proie à une effervescence dangereuse. Radicaux et conservateurs s’y livrent chaque jour à des exagérations de langage qui peuvent d’un moment à l’autre produire une lutte à main armée. Il est fortement question de placer ces deux États sous le régime de la loi martiale en vigueur dans le Sud. La célébration du 4 juillet, anniversaire de l’indépendance américaine, n’a pas eu lieu dans une grande partie des États du Sud. Les journaux sudistes ont déclaré qu’il serait inconvenant de se livrer à des réjouissances nationales au moment même où le Congrès, réuni en session extraordinaire, passait une série de lois qui faisaient peser sur le peuple un joug plus lourd que celui dont leurs aïeux s’étaient délivrés en 1776. À Richmond (Virginie), une association politique d’hommes de couleur a demandé qu’un candidat nègre fût nommé maire de Richmond, et que le conseil municipal entrant pût recevoir des nègres jusqu’à concurrence des deux tiers. Cette proposition est soutenue par toute la population noire de la Virginie. M. Romero, l’envoyé de Juarez à Washington, dit avoir reçu une lettre du gouverneur du Yucatan, dans laquelle ce dernier affirme que, loin d’avoir été enlevé de force du navire américain le Virginia, le général Santa Anna aurait débarqué volontairement sur invitation du général Peragos, à la maison duquel il s’était rendu. C’est seulement après avoir accepté son hospitalité qu’il aurait été arrêté sur un ordre exprès de Juarez. Il est également contraire à la vérité que le gouvernement de Washington ait envoyé le steamer Susquehanna à la recherche de Santa Anna. Ce navire s’est rendu dans le golfe du Mexique pour y rejoindre la station navale des États‑Unis, qui se trouve dans les parages.

 

4 septembre 1867

On nous écrit de New York, 21 juillet :

Le président des États‑Unis, aidé du général Grant, vient de porter un nouveau coup à l’autorité du Congrès en déplaçant les généraux nommés par ce dernier, et en inaugurant dans les districts militaires du Sud une poli‑ tique plus conciliante. C’est ainsi que le général Sheridan, radical, a été transféré du cinquième district militaire, comprenant la Louisiane et le Texas, au département du Missouri. Il est remplacé dans ses fonctions par le général Thomas, Virginien de naissance, démocrate, qui commandait les États du Tennessee et du Mississippi. Le général Hancock, du Missouri, passe au département du Cumberland, dont le siège est à Louisville. Le général est un homme de guerre qui ne tient aucune place dans les partis. On parle aussi de la destitution du général Pape, commandant les États de l’Alabama et de la Floride, accusé de mesures arbitraires contre le Sud. Le déplacement du général Sheridan a causé une sensation profonde dans les rangs du Parti républicain. La Ligue loyale de New York vient d’avoir un grand meeting, dans lequel elle a demandé la réunion immédiate du Congrès et la déposition du président. Les Chiliens expriment la plus grande alarme à l’idée du retour de la flotte espagnole sous les murs de Valparaiso. Cette flotte, composée du Numencia, et de plusieurs autres navires, venait de quitter Rio Janeiro, où elle se trouvait depuis quelque temps, pour mettre le siège devant cette ville. Malgré des travaux récents, on craignait que Valparaiso ne fût réduite en cendres.

 

6 septembre 1867

On nous écrit de New York, 24 août :

 

Le congrès national des travailleurs américains s’est réuni à Chicago, le 22 de ce mois.

 

Un de ses premiers actes a été d’envoyer une pétition au Congrès, pour qu’à l’avenir les terres publiques, au lieu d’être vendues au premier venu, fussent données gratuitement au cultivateur résident.

 

Le président a ensuite été autorisé à expédier des orateurs dans tous les États, pour y prêcher la réforme des classes ouvrières, et pour y organiser des associations qui auront à se prononcer sur le choix du futur président.

 

[….]

 

La fièvre jaune fait d’affreux ravages à Galveston et à La Nouvelle‑Orléans. Dans cette première ville, surtout, le fléau sévit avec une rigueur sans exemple. Il n’y a pas de maison qui n’ait au moins un malade, et presque tous les cas étaient fatals.

 

[….]

 

Buchanan, l’ex‑président des États‑Unis, est dangereusement malade.

 

Bon nombre de sudistes se préparent à émigrer à la Jamaïque, où ils ont envoyé un agent, le colonel Graham. Ce dernier a fait un traité avec les planteurs du pays pour des concessions de terrain.

 

On s’occupe beaucoup des élections présidentielles du Mexique, qui doivent avoir lieu prochainement. Des instructions ont été données à cet effet aux gouverneurs militaires. Juarez n’éprouve aucune opposition dans sa candidature à la présidence, et il se repose avec pleine confiance sur l’armée et sur les généraux, qui lui sont entièrement dévoués.

 

Une commission, composée des principaux marchands de New York, a résolu de construire un bâtiment pour l’exposition des produits industriels des États‑Unis, qui doit avoir lieu l’année prochaine. On a même dit que les produits étrangers seraient appelés à y figurer.

 

 

Photo credit: Theodore Russell Davis, Harper’s Weekly, 11 April 1868 (public domain), via Wikimedia Commons

 

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