Que peut la théorie critique aujourd’hui ?

Lucile Marion
23 April 2018

Axel Honneth et  Jacques Rancière, Recognition or Disagreement. A Critical Encounter on the Politics of Freedom, Equality, and Identity, édité par Katia Genel et Jean-Philippe Deranty (Columbia University Press, 2017)

 

La démultiplication actuelle des luttes, des acteurs et des paroles (des mouvements contre la Loi Travail du printemps 2016, aux occupations des universités françaises aujourd’hui, en passant par les mouvements Nuit debout et #metoo) ouvre la voie à des interprétations multiples du monde. Là où s’expérimentent et s’épanouissent des manières de vivre en commun, à Notre-Dame-des-Landes comme à Calais, les analyses totalisantes semblent manquer la singularité du moment qu’on est en train de vivre, caractérisé par un ancrage nécessaire dans des lieux de lutte et des temporalités spécifiques. La violence croissante de la répression policière — qui se déploie aujourd’hui contre les zadistes à Notre-Dame-des-Landes, après avoir été expérimentée contre les migrant·e·s au moment du démantèlement de Calais puis contre les étudiant·e·s occupant les universités — rend très urgente la tâche de repenser ce que ces luttes ont en commun et prendre au sérieux la force collective dont elles sont porteuses. Il y a des enseignements à tirer de l’histoire, cinquante ans après les mouvements de mai 1968, en réactivant la force d’imagination et l’ouverture des possibles suscitées par ce genre d’événements. Le but étant l’élaboration de nos propres outils de lutte et de penser les conditions de réalisation d’une autre société pour demain. La théorie critique, dont l’objectif est d’identifier les facteurs de transformation de la société, en interrogeant la liaison du politique au social et la logique même de l’émancipation, peut nous fournir les outils théoriques nécessaires à l’action pratique. Plus précisément, quels types de critique de la société pourraient éclairer les pratiques démocratiques contemporaines ? Comment se ressaisir plus radicalement du programme interdisciplinaire de la théorie critique, en repensant les enjeux de l’écriture de l’histoire ?

 

L’ambition de l’ouvrage édité par Jean-Philippe Deranty et Katia Genel est de montrer l’actualité de la théorie critique, en redessinant ses enjeux principaux et sa définition même. La théorie critique ne désigne pas strictement la tradition unifiée autour d’une inspiration marxiste et initiée par le programme de Horkheimer dans les années 1930. Plus largement, elle renvoie à une pluralité de méthodes et de styles de pensée, développés plus tard en Europe et aux Etats-Unis autour de figures comme Althusser, Badiou, Balibar, Butler, Deleuze, Foucault, Lyotard, Mouffe et Negri. Leur point commun ? Une communauté de problèmes historiques et sociaux à étudier, l’expérience de l’injustice par exemple.

 

A cette actualité théorique correspond une actualité éditoriale puisque le texte, aujourd’hui seulement disponible en anglais, sera traduit en allemand et français à l’horizon 2018. Deranty et Genel, à l’origine du projet éditorial, incarnent un renouveau dans la formulation d’une critique philosophique des sociétés contemporaines, en confrontant les travaux de théoriciens critiques — ici Axel Honneth — avec d’autres programmes critiques, notamment celui de Jacques Rancière. La mésentente : politique et philosophie (1998) de ce dernier est comparé à La lutte pour la reconnaissance (1994) de Honneth parce que, selon les éditeurs, le texte de Rancière serait le plus systématique et le plus proche de la philosophie critique dans son œuvre, même si l’on constate que le terme « reconnaissance » apparaît dès La leçon d’Althusser (1974). A la manière d’une mise en scène théâtrale, la composition de l’ouvrage répond à un souci pédagogique central. Le dialogue effectif (qui a eu lieu en 2009 dans le bâtiment historique de l’Institut de Recherche Sociale à Francfort, modérée par le philosophe allemand Christoph Menke) est amené par des commentaires et des textes rédigés par chacun des deux penseurs, reconstruisant la pensée de leur interlocuteur. A quoi s’ajoutent les textes complémentaires sur les méthodes de l’égalité et la liberté, ainsi qu’une bibliographie retraçant les traditions française et allemande.

 

Les différences — de méthode, de tradition, française ou allemande, et de pratique de la philosophie — entre les penseurs sont mises en valeur dans une méthode comparative, qui souligne les apories inhérentes à chacun des deux modèles (risque d’une analyse dépolitisée de la société chez Honneth, ou au contraire théorie de la politique qui a tendance à ne pas assez penser sa mise en œuvre institutionnelle chez Rancière), pour mieux dégager ce qui est essentiel à une théorie critique réactualisée.  

 

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Les critiques de Rancière et Honneth ont une efficacité politique en cela qu’elles évoquent des expériences concrètes de dépassement de la souffrance, dans une lutte pour la reconnaissance. Or, les modalités de cette lutte dépendent de la manière dont on envisage l’individu, sur le mode de l’identité personnelle, au principe de toute revendication ou comme étant au contraire le produit indéterminé d’un processus de subjectivation.

 

Selon Deranty et Genel, le thème de la lutte contre l’injustice est commun aux deux auteurs, et s’assimile plus précisément à un combat pour la reconnaissance. L’enjeu consiste chez Rancière à être reconnu pour sa capacité à prendre la parole, à avoir le droit de participer au débat politique et social ainsi qu’à pouvoir contrer le discours des autres, sur fond du principe de l’égalité des intelligences. Ce principe à fonction heuristique valorise la diversité et la multiplicité des expériences dans le monde commun. Pour Honneth, la reconnaissance vient également d’une demande sociale prise en charge par des individus qui dénoncent l’injustice dont ils font l’expérience. Cela configure en retour le domaine du social, organisé comme « ordre de la reconnaissance » qui doit garantir la possibilité à chacun·e de s’auto-réaliser. Celui-ci est comparable à ce que Rancière nomme le « partage du sensible », c’est-à-dire la vision du monde qui définit les contours du visible, du connaissable et du pensable, existant sur le mode du conflit des valeurs et des interprétations.

 

Le contenu de l’expérience sociale de l’injustice est doté chez Honneth et Rancière d’une valeur épistémologique, qu’ils étudient selon une approche de type herméneutique. Mais le rôle de cette expérience, à l’origine de la lutte, est interprété différemment en fonction du statut de l’individu. L’injustice est pour Honneth l’expérience faite par un individu d’une relation faussée et incomplète à soi, parce qu’on lui assigne de force une identité fixe, en référence à des principes normatifs extérieurs, lui causant ainsi du tort. L’autonomie individuelle est au contraire le but visé par le processus de la reconnaissance et est le signe de l’achèvement moral de la modernité. Le processus d’enrichissement de l’identité personnelle, se construisant dans la confiance, le respect et l’estime de soi, est le fondement de toute relation, pensée sur le mode de la reconnaissance mutuelle. Or, selon Rancière, parce que la politique consiste justement à remettre en question l’ordre existant, elle n’est pas compatible avec l’affirmation individuelle de l’identité personnelle. En des pages lumineuses, il se sert de l’amour comme exemple pour déconstruire le schème de la relation duale, au profit d’une relation entre deux multiplicités qui se développerait par la construction d’un univers englobant deux séries de relations infinies. Plutôt, la subjectivation est le processus d’auto-construction de soi dans un acte d’énonciation, allant de pair avec une transformation de soi (altération et « des-identification »). Il faut voir maintenant comment la perspective synchronique dans l’herméneutique de l’expérience sociale s’articule avec une herméneutique de l’expérience historique, suivant une perspective diachronique, pour mieux comprendre ce que les expériences de notre époque ont de singulier.

 

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En quel sens la question de l’histoire nous permet-elle d’appréhender deux manières de penser le changement politique et social et ses modalités en vue de l’émancipation ? Comment dépasser les contradictions liées au positionnement méthodologique historiciste, qui consiste à dire que les principes moraux et politiques s’inscrivent dans une époque donnée et que le présent n’est assimilable ni au passé ni au futur ?

 

La pensée du dernier Honneth interroge les fondements sociaux et institutionnels permettant la participation des citoyens au débat public. L’usage de l’idée hégélienne de la « vie éthique » sert à décrire le processus par lequel les déterminations de la raison se réalisent au moment de la modernité, qui signifie l’accomplissement d’un progrès moral dans l’histoire. La liberté moderne est le principe présidant à l’organisation des institutions sociales et permet de penser la réalité sociale comme étant produite par des individus rationnels, se rapportant à eux-mêmes. L’analyse normative et téléologique de la modernité entre en tension avec une position méthodologique historiciste.

 

Selon Deranty, même si esthétique et politique sont indissociables dans la pensée de Rancière, en tant qu’ils permettent tous deux une transformation dans la manière dont on perçoit le monde, la position historiciste du penseur est moins claire dans ses analyses politiques, par rapport à celles esthétiques. L’égalité, concept politique structurant, est à la fois un fait inhérent à toute vie en commun et une méthode. C’est aussi un concept moderne dont il est fait un usage trans-historique, ce qui paraît incompatible avec une méthodologie historiciste. Pourtant, une réflexion sur le langage et sur la manière dont on écrit l’histoire peut nous permettre de dépasser cette contradiction, en repensant l’articulation entre présent et passé. Le concept de « poétique du savoir » c’est-à-dire « l’étude de l’ensemble des procédures littéraires par lesquelles un discours se soustrait à la littérature, se donne un statut de science et le signifie », remet en question le partage entre les disciplines, à l’époque de l’avènement de la science qui est aussi celui de la démocratie et de la littérature. L’historienne Sophie Wahnich, spécialiste de la Révolution française, s’y intéresse par exemple pour repenser le langage du discours historique. Elle interroge les conditions de possibilité d’une pratique contrôlée de l’anachronisme, répondant à des exigences d’ordre méthodologique et politique. Elle fait dès lors un usage heuristique de catégories trans-historiques pour repenser les rapports entre présent, passé et futur. Ainsi, l’égalité ne se réduit ni à une fiction passée ni à une promesse future : elle est déjà à l’œuvre au cœur des expérimentations de notre époque présente, dans les luttes de tout un chacun·e. C’est un principe qu’on doit pouvoir réactiver à chaque époque.  

 

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La confrontation entre plusieurs styles de critique philosophique, réouvre la définition et les enjeux actuels de la théorie critique, en repensant l’articulation entre passé et présent et les conditions de possibilité de l’émancipation, à partir de deux conceptions du sujet. Cependant, le statut du discours de Rancière est problématique par rapport à celui de Honneth, qui serait le parangon d’une philosophie sociale critique, comme l’indique le choix des textes. L’exploration d’autres textes de Rancière comme Les Noms de l’histoire : essai de poétique du savoir (1992) permettrait d’approfondir le rapport de la philosophie à l’histoire et au discours historique. En allant plus loin dans la perspective d’études comparatives, on pourrait dépasser les paradoxes propres à l’historicisme (relativisme et discontinuité radicale entre passé et présent), en prenant au sérieux la question du langage de la théorie critique. Confronter des textes philosophiques avec des textes non philosophiques qui y puisent des ressources critiques, permettrait d’approfondir un programme interdisciplinaire, dans lequel la philosophie sociale ne serait plus nécessairement le fondement. Il s’agit en somme de ne pas seulement s’opposer à une « posture paternaliste de la philosophie » mais de mesurer les enjeux d’ordre politique et épistémologique propres au « langage indiscipliné » (« indisciplinary thinking ») dont parle Rancière, c’est-à-dire au langage qui remet en question le partage entre les disciplines, leurs méthodes et objets. C’est un outil qui pose la question de la réception, la production et la diffusion des discours, en bousculant l’articulation entre théorie et pratique.

 

 

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1 Comment

  • Lise Quillot says:

    Hello Lucile,

    On s’est rencontrées à la soirée de départ de Pauline et je n’arrive pas à te trouver sur facebook ! Ecris moi si tu as ce message.

    Amitiés,

    Lise

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