Populisme ou gauche, qui l’emporte ?

Hervier
26 June 2018

(Read in English)

Lecture de Chantal Mouffe, For a Left Populism (Verso, 2018)

 

La philosophe belge Chantal Mouffe demeure paradoxalement plus familière au monde anglo-américain qu’à un public français. Espérons que les choses changent avec son nouveau livre, For a Left Populism, précieux pour tous ceux qui souhaitent comprendre ce qui se passe en Europe. Quoique étant dans la droite ligne de ses derniers ouvrages (Le Paradoxe démocratique, 2010), il porte en titre « populisme » pour la première fois – et à des fins normatives. Clé de voûte de sa réflexion, l’ouvrage apparaît ainsi comme un manifeste pour une alternative politique et sociale marquée du sceau du populisme.

 

Beaucoup, au-delà du cercle des analystes et observateurs de la scène politique, ont abandonné la distinction courante entre droite et gauche dans la démocratie libérale actuelle. Dans plusieurs endroits en Europe, le point de gravité est devenu un mythique centre, de sorte que selon Chantal Mouffe, « tous ceux qui s’opposent au consensus du centre et au dogme selon lequel il n’y a pas d’option alternative à la mondialisation néolibérale sont présentés comme des extrémistes ou disqualifiés comme des populistes ». Or on peut considérer que la position extrémiste et simpliste, c’est l’idée même qu’« il n’y a pas d’alternative », dans la mesure où elle implique la même croyance au « système » (nécessairement tout-puissant) que le soi-disant populisme. Il n’y a donc aucun monopole du populisme, et la phrase de Macron sur le « pognon de dingue » que représentent les aides sociales en France est là pour le démontrer.

 

Aussi bien pourrait-on qualifier des mouvements comme En Marche ou des gouvernements de coalition (en Allemagne) comme un populisme économique, un centre extrême dont les populismes de gauche ou de droite seraient des miroirs déformants. L’an dernier, Francis Brochet a livré une étude intéressante sur le « populisme numérique » qui a été utilisé par Trump, Clinton, Macron (entre autres) sans grande distinction entre eux. A cet égard, le populisme de droite – suivi par celui de gauche – serait une tentative pour donner du contenu et de la substance à ce qui se prétend apolitique, « ni droite ni gauche » ou, avec quelque orgueil, « au-delà de la droite et de la gauche ».

 

Chantal Mouffe ne va pas jusque-là : elle prétend que les populismes de droite comme de gauche cherchent à repolitiser une « gouvernance » qui nie son essence politique. Ils seraient la résurgence de désirs de politique et de démocratie qui ont été refoulés. Cette approche psychanalytique est prégnante lorsqu’elle dénonce le biais rationaliste du libéralisme. Les manifestations sont comme des parties intimes que la société libérale craint de montrer, surtout dans un monde sur-médiatisé. Les médias libéraux parlent de « peurs populistes » mais refusent de se confronter à leurs propres peurs. Comment pourrait-il en être autrement, dès lors qu’ils présentent le clivage entre centre et populismes comme une simple distinction entre la rationalité et les affects ? On nous en a suffisamment rebattu les oreilles pendant la campagne du Brexit. Quant aux vertus de l’éthique communicationnelle (Habermas) qui était censée régner sur la cité libérale, elle a dégénéré depuis longtemps en un système de communication à une seule voix, une « pédagogie » sociale ressemblant étrangement au catéchisme. Au contraire, Chantal Mouffe appelle à reconnaître l’antagonisme et le dissensus comme critères de la démocratie réelle, à la condition que le conflit soit sublimé (encore un terme freudien) dans l’espace public. C’est ce qu’elle appelle « radicaliser » la démocratie. Il semble qu’elle demande au libéralisme : de quoi avez-vous peur – de la radicalité ou de la démocratie elle-même ?

 

On saura gré à Chantal Mouffe de confronter la démocratie libérale à sa mauvaise conscience. Pourtant, elle prend un risque en confondant droite et gauche sous le même mot « populisme ». Cette confusion existe en Italie avec le Mouvement cinq étoiles, or le parcours de cette première coalition populiste (qu’elle mentionne à peine) semble être au plus loin de son projet. Ainsi, la « flat tax » du M5S est une loi typiquement populiste et néolibérale. Surtout, le M5S a pu nouer alliance avec la Ligue du Nord parce qu’il avait adopté sa ligne anti-immigration, et non parce que la Ligue du Nord avait rallié un programme économique de gauche. Sans doute, la situation de l’Italie comme carrefour des migrations est particulière, et peut-être cela signifie-t-il que la gauche européenne doit équilibrer sa position sur la crise migratoire si elle entend sérieusement concurrencer le populisme de droite. Cela étant, on ne peut s’empêcher de penser que pour l’heure, en Italie, le populisme a eu raison de la gauche. Du reste, beaucoup de pays européens, de l’Allemagne à la Hongrie, n’ont vu que le revers « droite » de la médaille populiste et ne verront peut-être jamais l’autre côté avant longtemps.

 

Certes, on peut comprendre qu’une philosophe tente de se réapproprier le langage et de ramener les gens, par le populisme, à la pratique de la démocratie. Après tout, depuis l’impressionnisme, beaucoup d’avant-garde intellectuelles sont nées d’une insulte retournée contre l’envoyeur. Mais la différence est que l’impressionnisme, comme néologisme, incarnait la nouveauté radicale de sa vision et n’entendait pas soutenir la comparaison avec d’autres impressionnismes. Les libéraux seraient peut-être trop heureux de pouvoir continuer à exploiter la peur des populismes en confondant droite et gauche et en dévalorisant le sens de la démocratie.

 

Avouons-le, ce n’est pas le seul mot ambigu qu’on trouve dans le vocabulaire de Chantal Mouffe. Son expression la plus surprenante est le « réformisme radical », là où l’on attendait qu’elle déconstruise le culte de la réforme. Est-ce simplement une stratégie machiavélienne de sa part ? Mais est-ce la meilleure façon de démystifier le mot « Réforme », d’exhiber les fondements religieux et moraux du libéralisme dit rationaliste ? Assurément, Chantal Mouffe ne manque pas d’arguments pour dire que le populisme de gauche est singulier, avec une idiosyncrasie qui lui est propre. A partir de sa théorie des affects qui rappelle Frédéric Lordon, on pourrait envisager une distinction entre le ressentiment privé à droite et le désir de fraternité à gauche, mais ce serait rester très proche du biais libéral. N’y a-t-il aucun ressentiment dans la distinction Nous-Eux ou 99%-1% ? Qu’est-ce qu’une mauvaise passion du reste, pourquoi le ressentiment ne serait-il pas juste et civique dans certaines circonstances ? Tout particulièrement, comme elle le souligne, quand « les institutions politiques n’existent jamais indépendamment de leur inscription dans un système économique ».

 

Cependant, comment procéder à la « radicalisation » de ces institutions ? C’est une autre ambiguïté qui pourrait être reprochée si un mouvement comme Podemos prenait un jour le pouvoir. Chantal Mouffe est familière de la pensée de Carl Schmitt et reconnaît que la radicalisation de la démocratie « demandera sans doute des moments de rupture et de confrontation avec les intérêts économiques dominants » ; elle ne devrait pas pour autant « exiger de renoncer aux principes libéraux-démocratiques de légitimité ». Dans l’hypothèse d’une révolution, ce serait une « révolution citoyenne » (Jean-Luc Mélenchon) dans un cadre législatif. Il est clair que c’est très différent du populisme de droite, mais n’est-ce pas différent du populisme tout court ? D’aucuns pourraient même demander : est-ce si radical ?

 

Une dernière question se pose, qui n’est pas un débat sur les mots. Chantal Mouffe se méfie à juste titre de la « convergence des luttes » comme un a priori essentialiste. Mais le populisme est-il le meilleur moyen de « donner une expression politique à l’articulation de ces luttes » ? Il y a plusieurs populismes de gauche en Europe – comme Jean-Yves Camus dit qu’il y a plusieurs extrêmes droites. Il n’est pas certain que Podemos, le Labour et France Insoumise soient en tous points unis. Le Labour est un parti traditionnel, presque intemporel, alors que Podemos et FI se sont édifiés sur l’échec du parti socialiste traditionnel. Même au sein de FI, il existe une dialectique entre des mouvements comme Nuit Debout (proche des Indignados ?) et un modèle jacobin français qui reste assez détaché du populisme : François Ruffin et Jean-Luc Mélenchon n’entendent pas procéder de la même façon, si même leurs objectifs sont similaires. Cependant, Chantal Mouffe n’envisage pas cette multiplicité, fût-ce pour la relativiser, et elle passe sous silence les reproches qu’elle a pu leur adresser, ces derniers mois, quant à la stratégie politique mise en œuvre.


Pour conclure, nous aurions mauvaise grâce à blâmer une pensée originale à cause de malentendus et, en tant que contemporains, peut-être ne sommes-nous pas encore prêts à saisir un processus aussi long et complexe. On ne saurait oublier que ce type d’ouvrage a vocation à s’effacer, comme dirait Marx, derrière l’action politique et sociale. Dans un champ comme celui-là, tout livre de chevet doit être un efficace livre de combat. L’histoire nous dira si le populisme a fini par embrasser la gauche, si la gauche a fini par embrasser le populisme.

 

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