Intervention de Frédéric Mion (Directeur de l’Institut d’études politiques de Paris)

13 January 2018

A Reims, le 25 septembre 2017

Chère Dr Inge Hoffmann,

Monsieur le Président, Cher Olivier Duhamel,

Madame la directrice du campus de Reims, Chère Nathalie Jacquet,

Monsieur le directeur de la bibliothèque de Sciences Po, Cher François Cavalier,

Chères étudiantes, Chers étudiants,

Chers amis,

Il y a deux ans et deux semaines [12-13 septembre 2015], nous étions tous accablés par une terrible nouvelle : Stanley Hoffmann était mort.

With him, France and the United States together lost a great intellectual, an enlightened thinker and citizen whose contributions did so much for his two beloved countries.

For many of those present today, he was a friend, companion, and for the closest of all, a husband.

For Sciences Po, he was a former student, top of the class of 1948; a former professor, in 1960-1961 and 1975-1976; and a faithful friend of the university, to which he showed lifelong affection and attention and which he continues to honor from beyond the grave to this day.

Pour l’histoire et le monde, c’était un témoin extraordinairement avisé des bouleversements de notre planète ; ces bouleversements, il les avait vécus dans sa chair, quand il lui avait fallu traverser la France à plusieurs reprises entre 1940 et 1944 pour fuir la traque d’un régime assassin, et il les avait observés avec une acuité immense en tant qu’étudiant à Sciences Po, en tant jeune doctorant en droit de la Faculté de Paris, où il rédigea une thèse brillante dans ce qu’il décrivit comme « une atmosphère poussiéreuse et anonyme [qu’il] comparait défavorablement à l’animation et à l’ampleur de Sciences Po » – ces mots doux aux oreilles du directeur que je suis, je ne pouvais manquer de les citer – puis pendant des décennies à Harvard, dont il fut l’un des plus éminents professeurs et l’un des plus grands spécialistes des relations internationales.

Stanley Hoffmann, pour tous, c’était un homme, avec ses fêlures, ses angoisses, ses joies, ses passions et ses fulgurances. C’était un être humain, comme nous, parfois triste, souvent joyeux, dont le rire communicatif éclairait la présence, mais ce n’était certainement pas un homme « comme les autres ».

***

C’était ainsi un Alumnus de Sciences Po qui faisait l’apologie des plans en trois parties. Pourtant, en dehors de cette originalité méthodologique, les liens qu’il entretenait avec notre maison étaient étroits et intimes et je suis heureux que cette donation soit l’occasion de les graver dans le marbre, ou plutôt dans le chêne de cette splendide bibliothèque.

Au-delà de son parcours à Sciences Po, des amitiés qu’il avait nouées avec certains de membres les plus éminents de notre institution, je crois que l’homme qu’était Stanley Hoffman incarnait parfaitement l’idéal de notre institution, il était le modèle vers lequel nous voudrions que nos élèves tendent.

C’était d’abord un amoureux de la culture et des humanités sous toutes leurs formes. Fou de littérature et de musique, il se passionnait pour tous ce qui touchaient aux arts, à la vie et aux hommes : peinture, poésie, gastronomie, cinéma, paysages, etc. Pour lui, apprendre n’était pas un instrument au service d’une ascension sociale, le savoir et la culture ne visaient pas à briller en société, ils étaient des fins en soi, qui devaient lui permettre de mieux comprendre le monde.

Comprendre le monde, c’était la tâche immense, inhumaine, à laquelle il avait voué sa vie. Tâche perpétuellement recommencée puisque le monde se transforme perpétuellement, mais cet admirateur de Camus et du Mythe de Sisyphe trouvait son bonheur dans ce patient travail d’élucidation du monde ; il était heureux de porter le rocher de la compréhension au sommet du monde, même s’il savait qu’il devrait toujours se remettre à l’ouvrage.

« On écrit (ou du moins, j’écris), précisait-il, pour trouver des réponses à des problèmes qui paraissent importants. »

Et pour y parvenir, Stanley Hoffmann savait qu’il n’existait aucune réponse simple. Jean-Claude Casanova disait à son propos qu’il savait « toujours [séparer] la lucidité et la moralité, mais sans jamais abandonner ni l’une ni l’autre. » Idéaliste dans sa jeunesse, la vie, et les études des hommes avaient appris à Stanley Hoffmann à développer cette pensée complexe et ce rejet du manichéisme que Sciences Po se fixe l’ambition de transmettre à ses étudiants.

Stanley Hoffmann partageait enfin avec Sciences Po, c’est probablement le plus évident, la passion de transmettre et d’enseigner. Il n’était jamais aussi heureux que face aux amphithéâtres d’undergraduates du College d’Harvard, là où les élèves sont les plus curieux, les plus passionnés, les plus originaux aussi. C’était « l’un des grands professeurs du XXe siècle » selon un mot de François Furet, où la vertu rend hommage à la vertu.

Et contrairement à ses collègues Henry Kissinger et Zbigniew Brzezinski, côtoyés sur les bancs de Harvard, il n’avait jamais cédé à la tentation de conseiller le prince plutôt que de transmettre à l’étudiant. Ce choix « [d’étudier] le pouvoir pour comprendre l’ennemi, et non pas pour mieux l’exercer », il l’expliquait par son histoire personnelle : « sans doute, disait-il, à cause de mes expériences pendant la Deuxième Guerre mondiale, je préfère l’étude et l’explication du pouvoir à l’exercice du pouvoir. »

 * * *

Son histoire personnelle, je l’ai dit, avait fait de lui un homme extraordinaire. Les catastrophes de l’Histoire l’ont souvent frôlé, il a pu en ressentir le souffle menaçant, il sut en tirer toutes les fruits pour construire sa vision du monde : sa mère l’emmena loin d’Autriche, à Nice puis Neuilly, quelques années avant l’Anschluss, la guerre le vit errer sur les routes de France au milieu d’un peuple en déroute. Mais il constata que même les sympathisants du régime vichyste furent bienveillants avec lui tel, je le cite, « le proviseur de [s]on lycée, qui allait être exécuté comme fasciste après la Libération, [et qui] avait délibérément cherché à être aimable envers une femme seule avec un enfant pendant ces temps troublés ». Il en avait tiré une leçon précieuse : les hommes, tout comme les Nations, sont capables du meilleur comme du pire, et elles en sont capables en même temps, dans le même corps : « il ne faut pas demander à une nation de ne compter que des héros. »

Stanley Hoffmann avait déjà eu l’occasion d’observer cette capacité de ceux qui l’entouraient à se montrer bienveillants, quand bien même leurs idées pouvaient manquer de générosité, voire même être franchement rances. A propos d’une professeure de son enfance qui traitait généreusement le « petit métèque » qu’il était, alors qu’il la savait admiratrice de Maurras et de l’Action Française, il concluait : « c’est là que je pus constater pour la première fois cette providentielle disjonction entre les croyances générales ou abstraites et les comportements particuliers, ou envers les particuliers, qui fait le charme d’une nation qui se croit cartésienne. »

Les nuances, les zones grises, des âmes comme des Nations, étaient chères au cœur de Stanley Hoffmann, lui dont les documents d’identité révélaient que les apparences ne sauraient déterminer un être. Né à Vienne, pourvu d’un nom germanique mais d’un prénom anglo-saxon, citoyen français à dix-neuf ans, puis américain quelques années plus tard, né d’une mère juive, baptisé par un pasteur protestant et athée de conviction, Stanley Hoffmann était mieux placé que quiconque pour savoir que les identités peuvent être fluctuantes, que les étiquettes accolées aux êtres sont des insultes à leur complexité – et à l’intelligence de celui qui use de ces étiquettes.

* * *

Car Stanley Hoffmann était un être immensément subtil et, selon ses propres termes, « iconoclaste ». C’était d’ailleurs dans ce besoin de développer une pensée et une vie libres et originales qu’il avait rétrospectivement trouvé la cause de son départ pour les Etats-Unis. Cette France à laquelle il vouait un amour profond, il lui reprochait de l’enfermer dans un carcan, dans un enchevêtrement de normes, explicites et implicites, qui rigidifiaient les rapports sociaux. C’était cette « stalemate society », qu’il avait si finement décrite et que son ami Michel Crozier avait popularisé en français dans son ouvrage La société bloquée[1], qui l’avait fait voguer vers l’Amérique. « Ce que je souhaitais, avouait-il, c’était un mélange d’indépendance et de convivialité ou de congénialité, et le droit d’être un peu iconoclaste et imprévisible en cas de besoin. »

Mon intuition est que, ce qui rendait ces codes et ces hiérarchies sociales si difficiles à supporter à Stanley Hoffmann, c’était son intelligence et sa sagacité ; car il percevait les rapports de domination les plus subtils et les plus implicites, et il observait aussi l’injustice de certaines hiérarchies – établies selon un savant équilibre de mérites et de fonction professionnelle associés à des critères aussi arbitraires que l’âge, le sexe ou l’origine sociale.

Cette pensée libre et déliée, son sens de la nuance et de l’équilibre, cette admirable capacité à saisir les paradoxes, elle s’illustrait dans l’attachement de cet exilé – involontaire puis volontaire – au concept d’identité. Peut-être parce que son existence avait été nomade, parce que, jeune doctorant, « obscurément, [il]  paraissais savoir qu’il [lui] serait plus facile d’être Français à l’étranger qu’en France » et qu’il découvrit ensuite qu’il était devenu un Français en Amérique et un Américain en France, parce qu’il était de ceux qui, ayant deux patries, semblent n’avoir droit qu’à deux demi-nationalités[2], il était particulièrement sensible à la vigueur du modèle de l’État-Nation. Ce gaulliste fervent mais critique – un ouvrage référence publié sur le Général avec son épouse en atteste – qui était aussi le fondateur du Centre d’Études Européennes de Harvard, était plus conscient que quiconque des difficultés inhérentes à toute construction supranationale qui voudrait d’affranchir des identités nationales, ou qui commettrait le péché de les négliger.

Observateur lucide des populismes pour mieux les combattre, comme dans son étude pionnière sur Le Mouvement Poujade (Armand Colin, 1956), Stanley Hoffmann connaissait trop bien les ressorts profonds de ces mouvements populaires pour les mépriser ou parier sur leur disparition dans une mondialisation libérale triomphante et universelle.

Il annonçait dans un article paru à l’été 1997 dans la New York Review of Books intitulé « La France en colère » la lourde responsabilité pesant sur les dirigeants français de l’époque : « s’ils échouent [dans la lutte contre le chômage], le mécontentement français bénéficiera au Front national qui, tenace, attend son heure.

* * *

Cette préscience extraordinaire des évolutions politiques à venir, elle trouvait probablement sa source dans l’intérêt que portait Stanley Hoffmann aux femmes et aux hommes, à leurs destins intimes secoués par l’Histoire, plutôt qu’aux drames de palais. Il écrivait ainsi en 1993 : « je voudrais, s’il me reste un avenir, retourner vers le passé et vers les passions, les espoirs et les misères, c’est-à-dire les réalités charnelles d’un peuple, loin des froids calculs d’intérêts et de puissance en quoi consiste la géométrie des relations internationales. » En cela, Stanley Hoffmann était le plus humaniste des spécialistes des relations internationales, et pas le moins perspicace.

* * *

These exceptional human qualities had formed over the course of his personal history, but they were above all an integral part of the man he was. To use his own words, “it is not only a person’s biography that constitutes his destiny, but above all his character.” And it was his conviction that “we are all thrown into an indifferent or hostile world, without absolutes, and we must define ourselves by our actions.”

Ses actes le prouvaient quotidiennement : il était curieux, cultivé, subtil, brillant et humaniste, voilà ce qui formait le caractère de Stanley Hoffmann, voilà ce pourquoi nous sommes immensément fiers de le compter parmi nos Alumni et d’inscrire définitivement, grâce à cette donation, son nom dans l’histoire de notre maison.

I would therefore like to extend my sincerest thanks to Inge Hoffmann, his wife, for having made this donation, and all those at Sciences Po who helped make it possible: François Cavalier, Matthew Baker, Nathalie Jacquet, et Jean-Claude Casanova, qu’un déplacement aux Etats-Unis empêche malheureusement d’être parmi nous.

« L’Amérique n’est pas le monde entier » disait Stanley Hoffmann : je crois en revanche qu’avec cette collection, c’est un peu de l’intelligence du monde, et d’une intelligence mondiale, qui vient enrichir notre institution aujourd’hui.

Merci à toutes et à tous !

 

[1] « J’étais, je suis Français intellectuellement. Ma sensibilité est largement française – j’aime le caractère souvent oblique, indirect et pudique des sentiments français. Mais dans mon être social, il y a quelque chose qui se révolte contre le harnais, le style d’autorité et de relations humaines français. Je pensais qu’en venant enseigner aux États-Unis je pourrais à la fois préserver et, pour ainsi dire, propager mon appartenance à la France sans être gêné par les aspects de la vie française que je n’aimais point. »

[2] « Mais je suis désormais résigné à être ce que je suis : quelqu’un que la nature, les choix et le sort ont rendu marginal à peu près de toutes les manières, ni pleinement intégré dans une Amérique qui, en dehors de la Nouvelle-Angleterre, me reste mal connue, et n’appartenant pas non plus pleinement à une France dont je n’ai pas partagé la vie quotidienne depuis longtemps. »